CosmeticOBS - L'Observatoire des Cosmétiques
9 février 2010Apprendre à lire les étiquettes

La mention "Sans" en cosmétique Ajouter à mon portfolio
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La cosmétique "Sans" a le vent en poupe. Et cet argument de vente bien particulier se retrouve de plus en plus fréquemment sur les étiquettes de nos produits. Attention, il ne faudrait pas la lire "sans" bien la comprendre et "sans" la considérer pour ce qu'elle est réellement. Décryptage.

Temps de lecture : ~ 11 minutes

"Sans conservateur, Sans paraben, Sans phénoxyéthanol, Sans PEG, Sans silicone, Sans phtalates, Sans éther de glycol, Sans filtres chimiques, Sans colorants ni parfum d’origine synthétique, Sans fluor, Sans alcool, Sans matières premières animales, Sans paraffine, Sans lanoline, Sans dérivés de la pétrochimie, Sans SLS, Sans édulcorants de synthèse, Sans sels d’aluminium, Sans extraits animaux, Sans savon, Sans propylène glycol, Sans EDTA, Sans allergènes étiquetables selon la législation en vigueur, Sans ingrédients éthoxylés, Sans OGM, Sans huile minérale, Sans…"…

Ah oui, la liste est longue, de ces choses que certains produits cosmétiques peuvent ne pas contenir ! Et, qu’il s’agisse d’un seul composé ou de toute une liste, le "Sans" s’affiche en général bien en évidence. Soit dès le devant de l’étiquette, en mention fort lisible ou sous forme de logo, soit dans l’argumentaire à l’arrière, surtout quand il s’agit d’une énumération à plusieurs entrées, regroupées aux alentours d’autres mentions ("Non testé sur animaux", "Emballage recyclable", "Pour une cosmétique sûre", "Notre engagement éthique", etc., etc. !!!).

Une mention non réglementée

Rien de prévoit ni n’encadre ce type de mentions dans la réglementation qui régit les cosmétiques. L’indication de ce qu’ils ne contiennent pas repose sur la seule initiative du fabricant, et le contenu comme la longueur de l’énumération sont placés sous sa seule responsabilité.

Il arrive que l’exactitude de la mention soit contrôlée par les autorités sanitaires ( Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé ou Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes , principalement), avec d’ailleurs plus ou moins de bonheur et de (mauvaises) surprises.
Mais ces vérifications, qui requièrent une analyse complète des produits en laboratoires, sont longues et coûteuses, et il serait très exagéré d’affirmer qu’elles constituent le quotidien de ces services (par ailleurs en charge de très nombreuses missions qu’ils doivent assumer avec assez peu de moyens, il faut le souligner).

Quand "Sans" sous-entend "Mieux"

Un peu paradoxal au niveau linguistique, le "Sans" est ici indiqué dans le sens d’un "Plus". Les ingrédients ainsi pointés du doigt étant en général critiqués à un titre ou à un autre (et surtout au niveau toxicologique ou environnemental), le cosmétique qui ne les contient pas est donc moins suspect de pouvoir être source d’effets indésirables sur la santé ou la nature, à plus ou moins long terme.
Derrière le "Sans", le fabricant veut surtout dire au consommateur que son produit est "Sans… danger", et qu’il peut l’utiliser en toute confiance.

Très employée par la cosmétique naturelle et bio (qui s’est construite en opposition à l’utilisation régulière par la cosmétique conventionnelle d’ingrédients synthétiques parmi les plus décriés aujourd’hui), cette mention est aujourd’hui "récupérée" par tous les secteurs : il y a du "Sans" partout ! Et "Sans" toujours la garantie d’un "Sans" vraiment intéressant (le "Sans marketing", en la matière, n’existe pas !).

En quelque sorte, voici encore une mention à considérer "Sans"… concessions. Car si elle permet d’orienter un premier choix en ciblant des composés qu’on veut vraiment éviter, elle n’est pas non plus "Sans" zones d’ombre…

"Sans", d’accord, mais… "Avec" quoi ?

Qu’est-ce qui remplace les composés ostensiblement évités ? Parce que s’ils sont utilisés par d’autres fabricants, c’est qu’ils ont un intérêt ou une utilité. Et la question vaut d’autant plus d’être posée que les solutions de remplacement sont variables, et pas toujours des meilleures.

• "Sans" mais avec pas mieux ou pire
Il faut le dire, parfois, le "Sans" est loin de constituer un avantage. Il peut paraître très intéressant d’éviter les parfums d’origine synthétique (dont plusieurs composés peuvent appartenir à la terrible famille des perturbateurs endocriniens), surtout dans les produits destinés aux femmes enceintes et aux bébés.
Mais si c’est pour les remplacer par une composition très riche en huiles essentielles, au potentiel allergisant affirmé, parfois dermocaustiques ou abortives, l’intérêt de l’opération semble d’un coup bien moins évident.

De même, on peut préférer éviter de se trouver en contact avec certains conservateurs. Ils forment, c’est vrai, une des familles d’ingrédients cosmétiques les plus fréquemment associées à des effets indésirables, avérés ou suspectés : ils peuvent être ainsi irritants, allergisants, toxiques et/ou reprotoxiques, cancérogènes…
Cependant, il faut bien mettre le produit à l’abri des proliférations bactériennes et microbiologiques, il faut donc prévoir un système de conservation… qui peut être à base de substances non répertoriées dans la nomenclature officielle (INCI) en tant que "conservateurs", ce qui permet d’afficher sans mentir la mention "Sans conservateur". Mais est-ce vraiment un "plus" si on les remplace par une grande quantité d’alcool (classé, lui, dans les solvants), certes antiseptique et efficace, mais également irritant, asséchant cutané, voire reprotoxique (comme l’alcool que l’on boit) ?

•  "Sans" et c’est mieux
À l’inverse, la cosmétique "Sans" offre parfois des alternatives réellement qualitatives.

Si l'on prend l'exemple des corps gras, Il est incontestable qu’une huile végétale (d’amande douce, d’avocat, d’argan, de tournesol…) s’avère bien plus nutritive pour la peau qu’une huile minérale (dérivée de la pétrochimie) ou synthétique (comme les silicones). Elle est aussi moins polluante… même s’il est vrai qu’elle constitue également une matière première beaucoup plus chère à la mise en œuvre…

De même, si les PEG et autres tensioactifs éthoxylés (selon un procédé de fabrication très polluant) sont remplacés par des agents moussants doux pour la peau, par exemple dérivés du sucre ou de la betterave, il est certain que cela représente un avantage pour l’environnement et pour la santé. Qui se répercute également au niveau du prix global du produit : il n’y a pas de secret, quand c’est mieux, à ce niveau, c’est souvent aussi plus cher.
Ce qui peut, c’est vrai, amener certains fabricants à préférer une option moins coûteuse, en remplaçant les PEG par des tensioactifs meilleur marché… et aussi un peu moins doux sur la peau. Dans ce cas, encore une fois, retour au point précédent !
"Sans" d’accord, mais… est-ce vraiment un "Plus" ?

"Sans, d'accord, mais… pourquoi ?

Au-delà du message global et plus ou moins subliminal ("Sans" = "Mieux que les autres"), on peut également s’interroger sur le réel intérêt de l’éviction systématique de certains ingrédients. Quand on ne regrette pas carrément qu’ils ne soient pas présents dans la formule…

• "Sans" et ça n’a pas grand intérêt (ou pas pour tout le monde)

Il y a des critères importants pour certains qui ne le sont absolument pas pour d’autres.
Par exemple, formuler un produit "Sans matières premières animales" (ce qui comprend aussi les œufs, le lait, le miel…) ne sensibilise que les végétaliens stricts.
Mais elle fait aussi passer le message du respect du fabricant pour le monde animal, ce qui, là, touche un public beaucoup plus large !

•  "Sans" et ça manque
Il arrive aussi que le "Sans" représente, non pas un aléatoire "Plus" mais réellement un "Moins".
Ainsi, un cosmétique "Sans conservateur", et sans non plus de système de conservation alternatif, peut constituer purement et simplement un produit dangereux pour la santé. C’est le cas s’il est contaminé par une bactérie, quand rien ne vient empêcher qu’elle s’y développe. De même, si des champignons y prolifèrent jusqu’à former des moisissures, il devient (et cela peut arriver très rapidement après la première ouverture du flacon ou du pot) un produit impropre à la consommation.

"Sans", d’accord, mais… y en avait-il besoin ?

Il y a également des cas où la mention de l’éviction d’un ingrédient particulier répond uniquement à des enjeux de pur marketing.

Imaginons un sérum pour le visage, constitué d’un mélange d’huiles végétales, au demeurant très utiles pour nourrir et restructurer l’épiderme. Que faut-il pour assurer leur longévité et leur stabilité dans le temps ? Pas de conservateurs, non (seuls les mélanges d’eau et de corps gras les rendent vraiment indispensables), mais seulement un antioxydant pour éviter leur rancissement.
Pour parler clair, il serait idiot d’ajouter des conservateurs dans ce type de produit, puisque d’une part ils y sont inutiles et que d’autre part, ils ne pourraient que diminuer sa tolérance cutanée ! Dans ce cas, la mention "Sans conservateur" est, certes, exacte. Quant à prétendre qu’elle est pertinente… On peut même la qualifier de légèrement "de nature à induire le consommateur en erreur" (selon la formule consacrée des autorités de contrôle du secteur), puisqu’elle tend à faire penser que le fabricant s’est volontairement privé d’avoir recours à un ingrédient et s’est donné la peine d’élaborer une solution alternative, alors que son produit ne se présente ni plus ni moins que comme ceux de tous ses concurrents…

"Sans"… vraiment ?

Il est aussi des cas où la mention n’est plus seulement légèrement ambigüe, mais devient carrément mensongère.

Une enquête conjointe de la DGCCRF et de l'Afssaps , menée au cours des 2e et 3e trimestres de l'année 2008 sur les cosmétiques estampillés "Sans conservateur" a ainsi montré que sur 43 produits analysés, 13 contenaient des composés classés par la nomenclature officielle des ingrédients cosmétiques dans la catégorie des conservateurs.
Pour 3 d’entre eux, la fraude était évidente, les pourcentages retrouvés à l’analyse prouvant que ces composés avaient été introduits volontairement dans un but de conservation.
Pour les 10 autres, les quantités détectées étant très faibles, il s'agissait vraisemblablement de substances qui n'avaient pas été ajoutées par le fabricant lui-même dans la formule, mais avaient servi à conserver les ingrédients mis en œuvre. Il n'en reste pas moins qu’ils étaient présents dans le produit fini, et que la mention "Sans conservateur" ne peut pas être considérée dans ce cas comme exacte.

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