mercredi 25 janvier 2017Billets d'humeur

La bactérie de Copernic – Réflexions sur le microbiome cutané

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Par l'une de ces tristes et grises journées de janvier, la fine fleur de l'industrie cosmétique s'était réunie à Paris pour discuter d'un sujet de la plus haute actualité. Aimablement invité par les organisateurs, je me suis mêlé modestement aux discussions pour essayer de clarifier dans mon esprit quelques questions autour de ce thème. Après une brillante introduction pour mettre cette thématique en perspective, le sujet était affirmé : le microbiome cutané, une révolution copernicienne.

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Après quelques questions de définition pour essayer de savoir de quoi l'on parle, le premier intervenant a fait un état du marché en distinguant les produits autour de plusieurs thèmes :
• les probiotiques, les prébiotiques, les symbiotiques, faisant une classe à part des ferments et des produits issus de ces biotechnologies,
• les substances détournant la flore cutanée de sa fonction initiale, comme par exemple celles qui consisteraient à activer des actifs par l'intermédiaire des bactéries présentent à la surface de la peau,
• tous les produits qui s'intéressent à la protection ou la restauration de l'écosystème cutané.

Un formulateur a ensuite évoqué plusieurs questions autour des pratiques de formulation au regard du microbiome. De façon pertinente, il a d'ailleurs été mentionné qu'il ne fallait pas oublier mycobiome (les champignons), et virome (virus), lorsque l’on s'intéresse à ces questions. Un point intelligent et intéressant a été fait sur le choix des systèmes conservateurs qui pourraient être sélectionnés en fonction de leurs modes d'action, certains étant plus respectueux que d'autres vis-à-vis de la flore cutanée.

Pour tenter de comprendre les technologies qui sont derrière ces questions, deux éminents spécialistes sont ensuite venus faire le point sur les techniques utilisées dans ces approches. N'oublions pas que ce qui est nouveau ici, ce ne sont pas tant les bactéries que les techniques permettant de les étudier. De façon intelligente, ils ont fait remarquer que ces techniques ne sont pas ubiquitaires, mais délicates à mettre en œuvre, et surtout peu commodes à interpréter. L'un comme l'autre ont insisté sur le fait que l'industrie cosmétique ne fait que commencer à s'intéresser à ces questions. Plusieurs notions ont été avancées qui m'ont permis de comprendre un peu mieux ces questions, comme l'importance de la bio-informatique, la notion de taxon et quelques autres spécialités du même genre.

La matinée s'est terminée par une table ronde regroupant plusieurs éminents fabricants d'ingrédients. Tous nous ont expliqué qu'ils avaient intégré cette thématique depuis longtemps, et que plusieurs actifs étaient d’ailleurs présents dans leurs gammes qui permettraient de commencer à adresser cette question de façon pertinente. Pour avoir fréquenté cette profession pendant quelque temps, j'avoue que je suis resté un peu circonspect. En effet, chaud partisan de cette question depuis de nombreuses années, je fréquentais déjà les congrès de probiotiques au début des années 2000 lorsque la cosmétique y brillait particulièrement par son absence !!! Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Par ailleurs, certains des principes actifs présentés relèvent plus de l'opportunité ou de l'effet d'aubaine. Il s'agit davantage dans certains cas de recycler des produits déjà existants que de nouvelles spécialités. La discussion s'est d'ailleurs engagée sur l'idée de savoir s’il pouvait y avoir un intérêt à tester des ingrédients génériques et basiques pour évaluer leur impact sur le microbiome, plutôt que de développer comme toujours de nouveaux actifs. Un prudent silence a accompagné cette question, business oblige !

L'aspect packaging a également été discuté à partir de deux technologies : l'application des techniques UHT et la technologie Pyclear, permettant de développer des packagings, qui, à défaut d'être stérilisants, protègent les produits de la recontamination dans les conditions d'usage.

Après un retour sur une réunion traitant de la formulation sans conservateur il y a quelques années, nous sommes passés aux études de cas : la première est assez caractéristique et concerne une marque récemment introduite sur le marché par une personne incarnant directement le concept. Le porteur du projet a été lui-même concerné par une affection intestinale et la prise de médicaments l'ayant fortement sensibilisé à ces questions. Il s'agit de produits cosmétiques autour du thème de la bonne bactérie. L'un des slogans est : "Vous êtes 50 % de bactéries, prenez-en soin pour votre bien !" Les produits sont conçus autour de l'idée d'associer des probiotiques, mais pas vivants, des prébiotiques et "postbiotiques". Ces derniers constituent un néologisme qui, en fait, désigne des produits issus de la fermentation. En l'occurrence ici : l'acide lactique. Le second cas qui a été présenté concerne une bactérie particulière, pour laquelle l'hypothèse, avancée sur la base de travaux très sérieux, est qu’elle a disparu du microbiome cutané humain. Cette bactérie transforme l'ammoniac en oxyde nitrique, et, par ce biais, aurait une action sur des mécanismes inflammatoires cutanés. Recoloniser la peau par cette bactérie conduirait à une amélioration des signes cliniques. Les travaux autour de ce thème suggèrent fortement la perte de la biodiversité associée aux situations inflammatoires. Une gamme de produits un peu particulière a été introduite sur ce thème aux USA.

Lors de la table ronde clôturant cette journée, la discussion a porté sur les aspects réglementaires. La question qui se pose est évidemment de savoir si des cosmétiques à base de bactéries vivantes seraient toujours des produits cosmétiques. La réponse est mitigée et plutôt négative à date. La spécialiste de la réglementation présente insistant fortement sur l'idée de ne pas provoquer une réaction de protection des autorités sanitaires par une exagération des revendications. Le domaine un peu particulier de l'utilisation de conservateurs non listés a également été discuté avec une alerte précise et sans ambiguïté. Il est certain que la tendance qui consisterait à utiliser des jus de fermentation indéfinis s'inscrit en opposition à la tendance réglementaire européenne depuis plusieurs décennies. Pour garder une note positive, dans la discussion, il a également été montré que l'utilisation en Asie de produits fermentés est une tradition de longue date et que l'utilisation de ces produits continue de se développer assez fortement, en particulier vers les populations âgées. Si l'Asie est un marqueur des tendances, il serait donc bon de le considérer.

Au terme de cette très intéressante journée, la question derrière le thème "le microbiome humain, révolution copernicienne", reste posée. Je pense qu'il est bien trop tôt pour affirmer qu'il s'agit d'une innovation de rupture, conduisant à la définition de nouveaux standards, sauf si, comme certains l'ont suggéré, le microbiome pourrait être considéré comme un organe. Par voie de conséquence, toute modification pourrait conduire à ce que les produits concernés ne soient plus dans la sphère de la réglementation cosmétique. La prudence quant à l'installation de nouveaux concepts reste donc la conclusion. Fort de cela, une autre question reste ouverte : innovation de rupture ou sur "sciencexploitation", ce concept décrivant des situations où la science est surexploitée à des fins de communication ? Trop tôt pour le dire. Il ne s'agit pas d'être sceptique : les lanceurs d'alerte ont peut-être raison. La question est importante, c'est peut-être l'une des les plus délicates et des plus compliquées que l'industrie a eu à aborder ces dernières décennies. Mais il est à craindre malheureusement que ce nouveau concept soit rapidement préempté par les opérateurs de la filière pour en faire des produits à visées mercantiles.

Donnons-nous le temps de regarder ça avec un petit peu de recul pour éviter, soit de brûler ce concept trop vite, ce qui serait dommage, soit de créer une nouvelle fois une situation qui ferait que l’anormalité devienne la normalité. Peut-être manquait-il un "?" à la question initiale.

Jean Claude Le Joliff

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