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17 novembre 2015Ils font les cosmétiques

Métier : parfumeur de cosmétiques (1/2) Ajouter à mon portfolio
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Déterminant dans l’acte d’achat (et encore plus de ré-achat), le parfum d’une crème, d’un gel douche, d’une huile… fidélise comme personne ! Qui sont ces "hommes de l’ombre" qui parfument nos cosmétiques ? Plongée dans un métier inconnu… et dans les secrets des marques qui soignent particulièrement leur identité olfactive.

Temps de lecture : ~ 11 minutes

Dans les métiers de la parfumerie, on distingue plusieurs professions : la Parfumerie Fine (ou alcoolique), le Cosmétique et Toiletries (création de fragrances pour les soins et les produits de toilette : gels douches, savons, shampooings, déodorants…), la Parfumerie d’ambiance, la Détergence (lessives) et les arômes alimentaires (tout ce qui est développé au niveau de l’industrie agro-alimentaire). Tout parfumeur, quelle que soit la spécialisation qu’il choisira in fine , apprend ces différents métiers au cours de son apprentissage.
Pour les gens de la profession, il existe en fait deux carrières vraiment différentes : parfumeur ou aromaticien (arômes alimentaires). Mais le parcours universitaire reste le même : après une licence (BAC + 3), les futurs parfumeurs intègrent une école comme l’ISIPCA (Institut Supérieur International du Parfum, de la Cosmétique et de l’Aromatique Alimentaire) à Versailles, deviennent assistants parfumeurs (sous le contrôle d’un senior), puis parfumeurs en titre (junior, puis senior). Ils peuvent aussi envisager une formation très complète (elle peut durer de 7 à 8 ans !) proposée par les grands groupes de l’industrie de la parfumerie et des arômes (Givaudan, Robertet, Mane, Symrise, IFF, Firmenich, Expressions Parfumées…) qui ont leurs propres écoles.

Un métier moins bien considéré ?

Technologie et créativité sont aussi importantes dans la parfumerie fine que cosmétique. Dans les deux cas, on crée des parfums. Comme le souligne Jean Guichard , directeur de l’école de parfums de Givaudan à Argenteuil, " le parfumeur est toujours un artiste doublé d’un scientifique (ndlr : chimiste surtout)".
Pourtant, les nez de la parfumerie fine, l’élite du genre, n’aiment pas toujours dire qu’ils créent aussi des parfums pour les cosmétiques, surtout quand il s’agit de produits distribués en grandes et moyennes surfaces où le choix, notamment dans l’hygiène beauté, se fait pourtant essentiellement sur ce critère-là… Un gel douche est d’abord choisi pour son parfum. On peut ainsi citer la gamme Douceurs d’Enfance de Dop, dont la dernière Douche Crème au parfum de tarte tatin (250 ml, 2,10 €) vient de sortir.
Le parfum pénètre ainsi au cœur des foyers et représente des millions de ventes… Les crèmes pour les mains et les baumes nourrissants pour les lèvres sont en train de connaître le même cheminement. Le "plus" plaisir est extrêmement vendeur pour des produits dont les bases restent sensiblement les mêmes (cf. les nouvelles Crèmes Mains Les Délices de Nocibé, 4 parfums : Macaron Framboise, Guimauve, Pomme d’amour, Chocolat, 50 ml, 4,95 €).

Pour Philippe Collet, parfumeur chez Expressions Parfumées, " le gel douche représente un vrai territoire d’expressivité pour un parfumeur, ce qui est moins le cas du soin, plus codé. Dans un soin visage, le consommateur attend surtout que le parfum confirme les bénéfices du produit. Un parfum réussi renforce les revendications du soin. Cela se joue à des niveaux très subtils (ndlr : le résultat "saute moins au nez" que pour un parfum alcoolique) . C’est pourquoi ce domaine, assez classique, n’est pas amené à être innovant. Il est aussi gouverné par la sécurité. Quant à la considération de ce métier, elle dépend pour beaucoup de l’égo personnel et des motivations du parfumeur. Fait-il ce métier par passion ou par besoin de reconnaissance ? Là est la question ! Techniquement et "parfumistiquement" parlant, le parfumeur de cosmétiques a bien des gratifications et des paris passionnants à relever ! Notre métier est méconnu et peu exposé, contrairement aux nez de la parfumerie fine qui connaissent une vraie starification, poussés par le marketing qui leur demande en plus d’être de bons communiquants" .

La double "casquette"

Dans la réalité des faits, la plupart des parfumeurs (à part les vedettes de la profession) travaillent dans les deux catégories. C’est le cas de Sidonie Lancesseur, parfumeur chez Robertet (spécialiste des matières premières naturelles). Elle a notamment créé le parfum de la Crème Jour Multi Régénérante de Clarins (50 ml, 78,50 €), un des best-sellers de la marque, unanimement apprécié pour son parfum floral frais délicat, avec une facette très légèrement fruitée apportant un côté rassurant, "soin".
"C’est enrichissant de formuler pour différents supports, l’un pouvant être source d’inspiration de l’autre. Parfumer un soin suppose autant de créativité que d’élaborer un "vrai parfum". C’est une autre façon d’évaluer que sur un support alcoolique. Le parfum se développe différemment s’il est dans une crème ou un gel douche que dans l’alcool", dit-elle.
Un nez qui crée des parfums alcooliques fait davantage appel à son imaginaire et à sa mémoire olfactive. On se doute que pour parfumer des cosmétiques, il faut un nez fin et subtil, mais surtout une parfaite connaissance de l’univers olfactif de la marque. Commencera pour le parfumeur une patiente immersion dans l’ambiance parfumée des gammes de son client.

S’imprégner de l’identité olfactive de la marque

"L’écoute du client est essentielle. Il faut s’imprégner de l’esprit olfactif de la marque, parfaitement cerner son identité olfactive. Il doit y avoir une osmose entre les deux parties", déclare Philippe Collet.
Pour Jean Guichard, " la réussite d’un parfum de cosmétique dépend de l’intimité avec la marque, du parfait dosage de parfum, d’un bon masquage (couverture de l’odeur des ingrédients cosmétiques) et de l’harmonie sans fausse note entre la base et le parfum. Nous possédons 2 000 ingrédients pour parfumer des soins ou produits de toilette. Certains sont incontournables, font partie de l’identité même du produit. Ainsi, le savon de Marseille doit avoir une odeur de citronnelle. Si ce n’est pas le cas, les consommateurs ne l’achètent pas" .
Givaudan, qui formule beaucoup pour Le Petit Marseillais, marque largement plébiscitée pour la qualité de ses fragrances, vient de mettre au point un parfum hypoallergénique, spécialement conçu pour les peaux sensibles des petits et des grands, un segment familial quasi dermatologique, rare en Grande Distribution (Douche Crème Surgras Hypoallergénique Sève d’Aloe Vera & beurre d’amande ou Douche Gel Surgras Sève d’Aloe Vera & Eau de fleur d’oranger, 650 ml, 5,15 à 5,75 € ; Baume Surgras Hypoallergénique Sève d’Aloe Vera & beurre d’amande, 250 ml, 4,80 à 5,25 €). Frais et proche de la naturalité des ingrédients, ce parfum "figuratif", floral (fleur d’oranger) ou gourmand (amande), dosé à 0,5 %, ne pique pas les yeux. Parfaite alliance de l’innocuité et du plaisir, il permet aux peaux hypersensibles de ne pas être frustrées par l’absence de parfum.

De nombreuses contraintes techniques

Le parfumeur de crèmes doit tenir compte des tendances du marché, des préférences des consommateurs, des analyses sensorielles, des ingrédients du produit cosmétique (cette connaissance n’est pas dispensée dans les écoles de parfumeurs mais s’acquiert au fil des projets), de leur pH, du fait qu’il se rince ou pas ( leave on ou rinse off) … Les parfums doivent bien sûr s’adapter aux différentes textures et fonctions des produits (crèmes, huiles, gels douche, déodorants…) et être spécifiquement formulés pour ces derniers.
Couverture de base, stabilité dans le temps, compatibilité des excipients avec les fragrances, puissance et rémanence du parfum… sont rigoureusement testées, pour garantir un rendu olfactif optimal pour chaque produit. La règle d’or pour bien parfumer un soin est, selon Sidonie Lancesseur, " de s’assurer que le parfum soit cohérent avec le concept produit. Pour les soins Clarins par exemple, le parfum est qualitatif et synonyme de plaisir, surtout pas technique, il doit créer une proximité avec la consommatrice. Il est important également au moment du développement de tester régulièrement le parfum en situation (sur peau pour la crème et sous l’eau pour le produit à rincer) afin d’évaluer le rendu olfactif et d’ajuster. Certaines bases sont plus faciles à couvrir que d’autres. Par exemple, les huiles "mangent" les notes fraîches et relèvent davantage les notes orientales et fleurs blanches" .

Visage ou corps, des concentrations variables

La concentration de parfum dans un cosmétique varie " entre  0,2 % et 0,5 % pour un soin visage et entre 0,5 % et 2 % pour un soin corps ou un soin à rincer", poursuit-elle.
" Le relarguage du parfum est très différent selon que l’on rince ou pas. Si on le laisse sur la peau, notamment sur le visage (ndlr : plus proche du nez, la perception olfactive est plus aigüe), ou s’il s’agit d’un gel douche", poursuit Jean Guichard.
" Les émulsions entraînent une rétention de certaines notes et ne favorisent pas la diffusion du parfum. Idem pour les huiles, en plein essor, qui sont des matières lourdes. Tout se joue à l’équilibre, dans ce cas, on "surjoue" les notes de tête, pour que le consommateur ait quand même un premier contact olfactif agréable avec le produit. Les beurres corporels sont aussi des structures très denses et épaisses qui retiennent le parfum, on a plus de mal à les parfumer. Pour compenser cette absorption, le parfumeur doit s’aider de notes plus puissantes (cacao, miel, vanille, notes orientales…), et surtout pas de notes florales, trop subtiles, pas assez couvrantes. Le soin corps est par essence plus parfumant qu’un soin visage (ndlr : la superficie est également plus importante !). C’est un métier d’orfèvre ! Nous avons des défis de plus en plus importants à relever, en sachant que le premier est toujours le prix. Les bons parfums coûtent cher, surtout en naturel. De nombreux ajustements sont nécessaires, ainsi que plusieurs mois de développement (jusqu’à six mois pour les projets les plus complexes), avec moult allers et retours entre le parfumeur et la marque", assure Philippe Collet.

Ariane Le Febvre

À suivre
Le 2e volet de cet article, avec le brief et les essais, le développement des parfums naturels, les tendances du parfum en cosmétique…

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