mardi 1 septembre 2015L'ingrédient du mois

MBBT : un filtre anti-UV… contradictoire

© Thinkstock/L'Observatoire des Cosmétiques

Le MBBT, désigné dans les listes d’ingrédients par son appellation INCI Methylene bis-benzotriazolyl tetramethylbutylphenol, est un agent de protection anti-UV bien particulier. À la fois filtre et écran, efficace contre les UVB comme les UVA, d’origine synthétique mais sous forme nanoparticulaire, il est considéré comme sûr d’utilisation en Europe… mais avec quelques réserves.

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La substance est identifiée sous la dénomination chimique de 2,2’-Methylene bis(6-(2H-benzotriazol-2-yl)-4-(1,1,3,3-tetramethylbutyl)phenol). Elle est aussi connue sous le nom de Bisoctrizole, l’appellation INCI de Methylene bis-benzotriazolyl tetramethylbutylphenol, les noms commerciaux de Tinosorb®M ou FAT 75’634 quand elle est sous forme nano, ou, plus simplement, par l’abréviation MBBT.

Dans sa version nanoparticulaire, cette poudre jaunâtre se présente sous la forme d’une dispersion visqueuse blanche, dont le processus de fabrication fait intervenir du Decyl glucoside (en tant que dispersant), du Propylene glycol et de la gomme xanthane (Xanthan gum) en tant que stabilisant. Elle est utilisée pour ses propriétés d’agent de protection contre les UV, principalement dans les crèmes solaires mais aussi dans les produits éclaircissants de la peau ou les soins et maquillage “avec SPF”. Elle est autorisée dans les produits cosmétiques à hauteur de 10 % maximum en Europe.

L’anti-UV multicartes

Du point de vue d’un formulateur de produits cosmétiques, le MBBT a de multiples avantages. Sa structure et ses propriétés en font véritablement un anti-UV à part.

Chimique et physique

Le MBBT a la particularité (assez rare) de couvrir un large spectre d’UV, assurant une protection dans les longueurs d’ondes allant de 280 à 400 nm, c’est-à-dire à la fois contre les UVA et les UVB.
Il doit cette propriété à sa structure hybride unique, organique, mais incluant des microparticules allant jusqu’à la taille nano comme les écrans minéraux (Titanium dioxide, Zinc oxide). Il peut ainsi “cumuler” les axes de protection, chimique et physique, en absorbant les UV comme un filtre et en les reflétant et les diffusant comme un écran.
Insoluble, il est généralement ajouté à la phase aqueuse de la formulation cosmétique.

Stable et compatible

Autre qualité des plus précieuses, sa compatibilité. Aucune substance ne peut à elle seule assurer une protection suffisante contre l’ensemble du rayonnement UV : chacune doit donc être associée à d’autres, et une des complexités de la formulation des produits solaires réside dans la mise au point de mariages heureux entre différents filtres et/ou écrans, qu’ils soient à deux ou à bien davantage.
Il s’avère que le MBBT est compatible avec nombre d’entre eux, et particulièrement ceux qui sont les plus fréquemment utilisés. Et alors que lui-même est photostable et ne se dégrade pas sous l’effet de la lumière du soleil, il a de plus l’avantage de stabiliser les autres filtres, et notamment l’Ethylhexyl methoxycinnamate dont le point faible est justement la photostabilité insuffisante.

Le débat sur la sécurité

Pour ses fabricants, le MBBT est évidemment non-toxique, non-irritant, non-sensibilisant… même sous sa forme nano. Mais si l’on se reporte aux différentes Opinions qu’a publiées à son sujet le CSSC (Comité Scientifique européen pour la Sécurité des Consommateurs), les choses semblent un peu plus contrastées. Car si les experts ont globalement validé sa sécurité d’utilisation, ce n’est pas sans formuler quelques réserves…

Manque de données

Si les principales études pertinentes sont disponibles pour le MBBT non-nano, on note d’abord que nombre d’entre elles n’ont pas été effectuées pour la forme nanoparticulaire.

Dans une première Opinion datant de 2013, le CSSC notait ainsi que “comme aucune donnée appropriée sur la génotoxicité du MBBT sous sa forme nano n’avait été fournie, aucune conclusion sur la sécurité de cette substance ne pouvait être tirée”.

Et dans la toute dernière Opinion publiée en mars 2015, on note encore une mention récurrente : “Aucune étude fournie pour la substance nano”. C’est notamment le cas pour la toxicité orale aigüe, la toxicité cutanée aigüe, l’irritation cutanée, la sensibilisation cutanée, la mutagénicité/génotoxicité in vivo, la toxicité pour la reproduction, la tératogénicité, les phototoxicité, photo-irritation et photosensibilisation…

Validation du CSSC

C’est donc en se basant sur la faible absorption cutanée du nano-MBBT et une marge de sécurité déduite des études disponibles que le CSSC conclut que “l’ensemble de ces données indique que l’application cutanée de MBBT de taille nano ne pose pas de problème de sécurité du point de vue des effets systémiques”, ajoutant que "l’utilisation du MBBT dans une forme structurelle nano […] en tant que filtre UV à une concentration allant jusqu’à 10 % dans les produits cosmétiques topiques est considérée comme ne représentant pas de risque d’effets indésirables sur les humains après une application sur une peau saine et intacte".
En clair : pas de passage transcutané, pas de pénétration de la substance dans l’organisme, donc pas de risque pour la santé, même pour cet ingrédient nano. Pour autant, bien sûr, que la peau ne soit pas lésée (coupée, brulée, irritée…) et qu’il ne puisse effectivement pas la traverser par ce biais.

Et il faut noter la prudence des experts, qui précisent que “cette Opinion est basée sur les preuves scientifiques actuellement disponibles, qui montrent une très faible absorption cutanée du MBBT sous forme de particules nanos ou plus grandes. Si des nouvelles données probantes apparaissaient dans le futur et montraient que la forme nano du MBBT utilisé dans les produits cosmétiques pouvait pénétrer la peau (saine, lésée, brûlée par le soleil ou abîmée) dans des proportions significatives et atteindre les cellules viables, le CSSC pourrait envisager de revoir cette évaluation”.

Possibles effets indésirables

Pour autant, cette validation des experts scientifiques européens ne vaut pas blanc-seing.

L’inhalation
Dans cette même Opinion de 2015, le CSSC note ainsi que “au vu du peu d’informations disponibles sur la toxicité par inhalation, qui indiquent des effets inflammatoires sévères du MBBT micronisé sur les voies respiratoires, la prudence s’impose en ce qui concerne l’utilisation du matériau pour des applications qui pourraient mener à l’exposition des poumons des consommateurs par inhalation”.
Si l’utilisation du nano-MBBT peut être considérée comme sûre pour des applications sur la peau, il n’en est donc pas de même pour des produits en spray, dont les particules pourraient être respirées par les consommateurs…

L’irritation de la peau
Autre sujet d’inquiétude pour les experts, les effets du MBBT sur la peau. Dans son Opinion, le CSSC note ainsi que “dans une étude sur des rats, des effets cliniques (souffrances et plaintes) après application cutanée ont été notés à des concentrations de 20 % (ndlr : soit deux fois plus que le maximum autorisé en cosmétique). Dans une étude de carcinogénicité, des croûtes ont été observées à des niveaux de doses de 100 mg m.a./kg/pc/jour et plus”.
D’où ce conseil en forme d’avertissement : “Il serait utile de surveiller les effets d’irritation possibles via les programmes de cosmétovigilance”.

La sensibilisation
Quelques cas de possibles réactions allergiques au MBBT ont été rapportés. Mais, en l’absence d’études sur la sensibilisation du nano-MBBT, le CSSC n’a pas développé ce point.

La bioaccumulation
Réserve supplémentaire formulée par les experts : “Étant données les propriétés physicochimiques de la substance (lipophilie élevée), une potentielle bioaccumulation dans certains tissus peut poser problème, particulièrement dans le cas d’une utilisation sur le long terme”.
Ce qui peut être notamment le cas via des produits cosmétiques avec SPF d’utilisation quotidienne, comme des crèmes de soins anti-âge ou du maquillage…

Les effets sur l’environnement
Enfin, dernière mise en garde des experts : “Du fait du faible potentiel de biodégradation, et du coefficient très élevé du rapport octanol-eau, des effets à long terme ou une bioaccumulation du MBBT dans l’environnement ne peuvent pas être exclus. Le MBBT est actuellement classifié comme Toxique pour le milieu aquatique 4 H413 (”peut causer des effets néfastes à long terme pour la vie aquatique“) dans l’Annexe VI du règlement (CE) N° 1272/2008 (règlement CLP). L’utilisation du MBBT en tant qu’ingrédient dans les produits de protection solaire peut conduire à une exposition environnementale”.

Un point qui a “disparu” du texte, lors d’une révision de cette Opinion du CSSC en juin 2015, pour être remplacé par un laconique : “Cette Opinion ne prend pas en compte les effets du MBBT sur l’environnement”. De peur que mentionner explicitement le potentiel néfaste des crèmes solaires contenant ce filtre sur l’environnement marin, alors que par ailleurs il contribue à protéger la peau humaine du développement de cancers comme les mélanomes, ne le condamne de façon trop rédhibitoire ?

Quoi qu’il en soit, mis à part (tout) cela, donc, le MBBT est sûr d’emploi !

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