mardi 4 novembre 2014L'ingrédient du mois

L'arachide à la sauce "protéines à l'huile"

© Thinkstock/L'Observatoire des Cosmétiques

Quoi de plus bête qu'une cacahuète ? Et quoi de plus anodin que l'huile qu'elle permet d'obtenir ? Sauf que… les protéines de l'arachide sont hautement allergisantes. Au point que même une application cutanée d'un produit cosmétique qui en contient pourrait induire des réactions indésirables. Et que cela a motivé une demande d'évaluation de la sécurité par les experts scientifiques européens.

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L'huile d'arachide est obtenue par pression de la cacahuète ou arachide (Arachis hypogaea).
D'abord utilisée en alimentaire, c'est une huile limpide, particulièrement adaptée aux cuissons à hautes températures et aux fritures, mais qu'on retrouve aussi dans nombre de produits industriels (mayonnaises, assaisonnements, plats préparés…).

Huile d'arachide et cosmétiques

L'huile d'arachide, et ses dérivés, ont également beaucoup d'applications en cosmétique.

Huiles et fonctions

L'huile en elle-même (Arachis hypogaea oil) est utilisée en tant qu'agent émollient (qui adoucit et assouplit la peau) et solvant. Elle est réputée réparatrice des peaux sèches, nourrissante et fortifiante des cheveux secs et fragiles. On la retrouve ainsi dans des produits de soin (visage et corps, cheveux), mais aussi dans des baumes pour les lèvres ou les laits solaires. Sa texture pénétrante et son odeur neutre la font enfin également participer volontiers de la composition des huiles de massage. Elle n'a pas de potentiel irritant et est donc dotée d'une bonne tolérance cutanée.

L'huile hydrogénée (Hydrogenated peanut oil), de texture plus épaisse, est émolliente, émulsifiante, également d'intérêt pour le soin de la peau ou l'ajustement de la viscosité des formules.

Parmi les autres dérivés de l'huile :
• Peanut oil PEG-6 esters : émollient,
• Peanutamide MEA : émulsifiant, stabilisateur d'émulsion, booster de mousse, tensioactif, agent de contrôle de la viscosité,
• Peanutamide MIPA : émulsifiant, stabilisateur d'émulsion, booster de mousse, tensioactif, agent de contrôle de la viscosité,
• Sodium peanutate : agent nettoyant, émulsifiant, tensioactif, agent de contrôle de la viscosité,
• Sulfated Peanut oil : agent nettoyant, agent moussant, tensioactif.

Huile et composition

Dans son Opinion du 23 septembre 2014 , le CSSC (Comité Scientifique européen pour la Sécurité des Consommateurs) décrit ainsi la composition de l'huile d'arachide :
" Les graines d'arachide (Arachis hypogaea) contiennent approximativement 45,5-50 % de lipides, 25-30 % de protéines, 8-12 % de glucides, 5 % d'eau, 3 % de fibres et 2,5 % de cendres (CIR 2001, Koppelman 2001) ".

Les experts se penchent ensuite plus spécifiquement sur la présence et le comportement des protéines contenues dans les graines :
" Il a été montré que le contenu en protéines des huiles raffinées, y compris l'huile d'arachide, était 100 fois plus faible que dans l'huile pressée à froid (Crevel et al. 2000) : elles seraient de l'ordre de 0,2 à 60 mg/litre. Cependant, dans une étude, le contenu en protéines d'une huile d'arachide a été défini à moins de 0,3 μg/litre (Peeters et al.2004). Le raffinement, qui inclut aussi un traitement à chaud, n'empêche pas l'allergénicité des allergènes de l'arachide (Olszewski et al.1998, Koppelman et al.1999). Cela montre que les principaux allergènes de l'arachide sont stables à la chaleur, même quand ils sont présents à l'état de traces dans l'huile d'arachide raffinée ".

Et si les experts s'intéressent tant aux protéines de l'arachide, c'est que ce sont elles, et uniquement elles, qui sont en cause dans les réactions indésirables que peut induire l'huile d'arachide.

Huile d'arachide et allergies

L'allergie à l'arachide est une des plus fréquentes chez l'enfant de plus de 3 ans. Le nombre d'enfants touchés augmente régulièrement et aurait été multiplié par deux au cours des dix dernières années. Une fois déclarée, l'allergie a tendance à persister à l'âge adulte : seuls 10 à 15 % des enfants en guérissent vers l'âge de 20 ans.

Allergène alimentaire avéré

En cas de contact avec l'allergène via l'alimentation, le système immunitaire de la personne sensibilisée enclenche une réaction exagérée qui se traduit par des symptômes divers :
• démangeaisons, éruption cutanée, gonflement du visage, des yeux, des lèvres, chaleur du visage,
• picotements dans la bouche, mal à la gorge, peine à avaler ou parler,
• éternuements, rhume, peine à respirer, sifflements, crise d’asthme,
• mal au ventre, vomissement, diarrhée,
• agitation, angoisse ou repli sur soi avec irritabilité,
• faiblesse, malaise, vertige, perte de connaissance,
• accélération du rythme du cœur, chute de la tension artérielle,
• choc anaphylactique dans les cas les plus graves.

En l'absence de traitement curatif, la seule façon pour les personnes allergiques à l'arachide d'éviter ces réactions est de s'interdire de manger des cacahuètes et tous les produits qui en contiennent. Mais en général, la consommation d'huile d'arachide reste autorisée : cela vient du fait qu'elle est hautement raffinée, et que la plus grande partie des protéines que contiennent les graines ont été éliminées au cours du processus.

Allergène cosmétique ?

On pensait aussi que l'application sur la peau d'un cosmétique contenant de l'huile d'arachide ne posait pas davantage de problèmes, même si des dermatologues, craignant une reconnaissance de l'allergène alimentaire par le système immunitaire, tenaient un discours de prudence.

Jusqu'à présent, elle n'était donc pas réglementée par les textes européens qui régissent les produits cosmétiques (et notamment par le Règlement 1223/2009), ce qui signifie que chaque fabricant pouvait l'utiliser comme bon lui semblait, dans tous les produits qu'il voulait, aux concentrations qu'il jugeait bon et sans exigence quant au degré de raffinement.

L'inquiétude est pourtant venue, notamment de cas pour lesquels on a suspecté que l'allergie alimentaire à l'arachide chez des jeunes enfants (0-3 ans) avait été induite par une sensibilisation apparue du fait de l'utilisation de produits cosmétiques contenant de l'huile d'arachide durant les six premiers mois de la vie.

Plusieurs États membres de l'Union européenne se sont alarmés de cette information, et ont signalé à la Commission des problèmes de sécurité liés à l'utilisation de cette substance en tant qu'ingrédient dans les produits cosmétiques. La Commission a donc demandé à son Comité d'experts scientifiques (CSSC) d'évaluer si l'utilisation de l'huile d'arachide dans les cosmétiques était sûre pour les consommateurs.

Huile d'arachide et raffinage

Après étude des caractéristiques des huiles d'arachide utilisées par l'industrie cosmétique, et une revue des données scientifiques disponibles, le CSSC a rendu une première Opinion, le 27 mars 2014 .

D'un risque potentiel…

Ses conclusions semblaient alors sans appel :
"En se basant sur les preuves scientifiques actuellement disponibles, le CSSC estime que, comme il n'est pas possible de définir le niveau de protéines allergènes dans les huiles d'arachide (en l'absence de standard pour le raffinement de l'huile d'arachide), et puisque des cas d'allergies à l'arachide potentiellement mortelles sont apparus par le contact de sujets allergiques à l'arachide avec des produits topiques contenant de l'huile d'arachide, l'huile d'arachide ou ses dérivés contenant des protéines d'arachide ne peuvent pas être utilisés de façon sure dans les produits cosmétiques.
Il n'existe pas actuellement de seuil de sécurité défini auquel les sujets allergiques à l'arachide pourraient en toute sécurité être exposés à des protéines d'arachide".

Ou, en résumé : pas de niveau de protéines possible à définir, pas de seuil sûr à déterminer… et donc pas d'utilisation envisageable en toute sécurité.
En termes européens, la réglementation cosmétique étant d'abord axée sur la sécurité du consommateur, cela peut signifier, à terme, ni plus ni moins que l'interdiction de l'utilisation de l'huile d'arachide en cosmétique.

… à une sécurité sous conditions

On se doute que cette position des experts avait tout pour déplaire à l'industrie, qui utilise largement, à des coûts modérés et dans une multitude de produits, cette huile qui a de plus le mérite d'être végétale et de pouvoir être labellisée bio.
Elle disposait de la période de consultation traditionnelle de six semaines après la publication de l'Opinion du CSSC pour faire valoir ses arguments et fournir toute donnée scientifique qu'elle jugeait pertinente : elle n'a pas manqué de le faire.

Et le CSSC a tenu compte des nouveaux éléments fournis durant ce laps de temps.
Dans une révision de sa première Opinion, publiée le 23 septembre 2014 , les experts notent ainsi que " selon les données fournies par l'industrie, l'huile d'arachide peut être raffinée jusqu'à un niveau de protéines inférieur à 1 ppm (0,001 mg), et pour certains produits sous le seuil limite de détection de 0,5 ppm ".

Autre évolution : le CSSC note qu'un seuil de protéines auxquelles les personnes sensibilisées peuvent être exposées par voie orale a été défini à 0,2 mg, soit 200 microgrammes. " Cependant ", ajoutent-ils, " en déduire un seuil d'exposition cutané sûr est problématique ".
Et de présenter le raisonnement suivant :
"Une application d'un lait sur le corps tout entier nécessite environ 8 ml de produit, et celle d'une crème (…) 20 g. Par conséquent, une application cutanée avec une huile d'arachide raffinée à 0,5 ppm de protéines équivaut à une dose totale de 10 microgrammes de protéines d'arachide, ce qui est bien inférieur au seuil de 200 microgrammes considéré comme sûr (…) pour les individus sensibilisés".

Conclusion des experts :
"Il n'existe pas actuellement de seuil de sécurité défini auquel la peau des sujets allergiques à l'arachide pourrait en toute sécurité être exposée à des protéines d'arachide, bien que de tels seuils existent pour la prise orale.
Cependant, au vu des seuils sûrs documentés pour la prise orale de protéines d'arachide chez les individus sensibilisés et de la capacité de l'industrie à raffiner l'huile d'arachide de façon à ce que le niveau de protéines soit inférieur à 0,5 ppm, le CSSC peut accepter cette valeur comme concentration maximale admissible dans l'huile d'arachide (raffinée) pour un usage cosmétique"
.

Voilà donc, une fois cette position validée par la Commission et transcrite dans les textes officiels, ce que devrait être la norme de demain concernant l'huile d'arachide en cosmétique.
L'industrie n'a qu'à raffiner un peu mieux (ce qui ne lui posera pas de gros problèmes, au moins du point de vue technique) pour être en conformité tout en assurant une meilleure protection contre le développement des allergies.

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