lundi 21 août 2017L'ingrédient du mois

Methylisothiazolinone et Methylchloroisothiazolinone : récit d'une mise à l'index

© L'Observatoire des Cosmétiques

Comme nombre d’autres conservateurs, ceux-ci reviennent régulièrement à la Une de l’actualité cosmétique. Depuis plusieurs années, ils font l’objet d’inquiétudes et de messages d’alertes lancés par les organisations de dermatologues ou les autorités sanitaires du fait de leur fort potentiel allergisant. Ils sont aujourd’hui rattrapés par la réglementation européenne, avec à la clé, une limitation de leur utilisation, voire une interdiction dans certains produits.

Temps de lecture
~ 9 minutes

Il fut un temps où la Methylisothiazolinone (MIT), et sa compagne attitrée, la Methylchloroisothiazolinone (MCIT), avaient le vent en poupe. Beaucoup les considéraient alors comme LA solution, quasi idéale, pour assurer la conservation des produits cosmétiques.

La vague des isothiazolinones

C’était au plus fort du mouvement général de méfiance envers les parabènes. Pour les remplacer, et enlever leurs noms que les consommateurs traquaient de leurs étiquettes, les fabricants étaient à la recherche de conservateurs à la fois efficaces pour préserver leurs produits des atteintes microbiologiques, pas trop chers… et de préférence inconnus du grand public pour ne pas susciter de nouveau phénomène de rejet. MIT et MCIT remplissaient toutes ses exigences. Même si leur potentiel allergisant était déjà bien documenté.

Toutes deux font partie de la famille chimique des isothiazolinones, des substances biocides dont l’efficacité est reconnue pour s’opposer au développement microbien dans les préparations contenant de l’eau, ce qui est le cas de l’immense majorité des produits cosmétiques.

La MIT (2-methyl-4-isothiazolin-3-one) peut être utilisée seule, mais on l’a d’abord surtout vue en “couple”, associée à la MCIT (5-chloro-2-methyl-4-isothiazolin-3-one), particulièrement dans les produits d’hygiène à rincer (gels-douches, shampooings, gels lavants pour bébés…).
À ce titre, et comme tous les conservateurs officiellement listés par les textes européens, leur utilisation était réglementée, et limitée à une concentration maximale de 0,0015 % du produit fini, dans un rapport de 3:1 MCIT/MIT.

Puis, l’usage de la MIT en solo s’est répandu, dans les soins visages et corps ou les lingettes, puis dans quasiment tous les types de cosmétiques. Avec, là encore, une limitation édictée par la réglementation à 0,01 % du produit fini.

La face indésirable des MIT / MCIT

On les a parfois accusées de bien des maux.
Il faut le souligner, c’est le lot de tous les conservateurs d’être ainsi pointés du doigt pour leurs potentiels indésirables, de façon ponctuelle ou régulière. Et il n’est pas inutile de rappeler qu’intrinsèquement, les conservateurs sont des tueurs. De bactéries, de micro-organismes, de champignons… enfin de tout un tas de choses qui n’ont rien à faire dans un produit cosmétique, certes. Mais des tueurs tout de même, qui n’agissent pas toujours forcément avec la plus grande douceur, même s’ils restent en grande partie indispensables pour assurer la sécurité d’emploi du produit… et de son consommateur.

À elles, on a reproché d’être irritantes pour la peau ou toxiques pour le cerveau, sur la base d’études menées sur des rats. Des pistes qui n’ont jamais été retenues par les autorités sanitaires.
Mais le principal chef d’accusation à leur encontre est bien, encore et toujours, leur potentiel sensibilisant.

Ainsi, depuis plusieurs années, les signaux d’alarme retentissent à propos de l’utilisation conjointe des MIT/MCIT.
On les trouve ainsi nommément citées dans le rapport de Cosmétovigilance des effets indésirables dus aux cosmétiques publié par l’Afssaps (aujourd’hui ANSM) pour l’année 2010 : elles figurent alors dans la liste des “allergènes les plus fréquemment mis en cause” dans les réactions de type allergique.
Du côté des dermatologues aussi, on s’inquiète. Les Journées Dermatologiques de Paris, lors de leur session de décembre 2008, soulignent que “le Kathon CG® (nom commercial le plus répandu du mélange MIT/MCIT) est un allergène très courant”.

Et en 2012, la SFD (Société Française de Dermatologie) lance lors de ces mêmes journées un appel à la prudence sur la seule MIT, insistant sur le fait que “les dermatologues constatent des réactions de plus en plus fréquentes à ce conservateur, principalement sous forme d’eczéma de contact”.

Les preuves s’accumulent et l’étau se resserre. Sous la pression, c’est au tour des autorités réglementaires de s’emparer du problème.

Le parcours réglementaire vers l’interdiction

Plusieurs avis des experts européens avaient déjà été demandés au fil des années. Tous avaient conclu que ces conservateurs étaient sûrs d’emploi pour le consommateur, aux dosages limites prescrits par les textes.
Avec un petite nuance toutefois, exprimée ainsi par le CSSC (Comité Scientifique Européen pour la Sécurité des Consommateurs) dans son Opinion de 2009 :
“Sur la base des éléments présentés, le CSSC est d’avis que le mélange de 5-chloro-2-méthylisothiazolin-3(2H)-one et de 2-méthylisothiazolin-3(2H)-one dans un rapport de 3:1 n’est la source d’aucun risque pour la santé du consommateur, quand il est utilisé jusqu’à la concentration maximale de 0,0015 % dans les produits à rincer, mis à part son potentiel sensibilisant”.

Tout est dans le “mis à part”, évidemment.
Une petite phrase dont la Commission européenne s’empare à l’été 2013, en lançant une consultation publique sur les MIT/MCIT.
Avec une proposition à la clé : limiter leur utilisation conjointe aux produits à rincer, et donc les interdire dans les produits sans rinçage.

Dans la foulée, la Commission cible aussi la MIT, en demandant, en septembre 2013, l’avis du CSSC sur la sécurité de cette substance quand elle est utilisée seule.
Motif : “Plusieurs États membres ont exprimé des préoccupations concernant l’utilisation de la Methylisothiazolinone (MIT), des données montrant que la MIT est un sensibilisant pour l’animal et un allergène de contact pour l’homme. La Commission a reçu des informations sur ce problème du potentiel sensibilisant de la MIT depuis 2011. (…) Selon plusieurs États membres et la littérature, la sensibilisation à la MIT devient un problème grandissant partout en Europe, particulièrement pour la sensibilisation des jeunes enfants après l’utilisation de lingettes ou de cosmétiques”.

Décembre 2013 : les experts publient leur Opinion, le verdict tombe.
“Les données cliniques actuelles indiquent que 100 ppm de MIT (le pourcentage maximal actuellement autorisé) dans les produits cosmétiques ne sont pas sûrs pour le consommateur.
Pour les produits cosmétiques sans rinçage (y compris les lingettes), aucune concentration sûre de MIT n’a été démontrée de façon adéquate, en ce qui concerne l’induction de l’allergie de contact ou l’élicitation.
Pour les produits cosmétiques à rincer, une concentration de MIT de 15 ppm (0,0015 %) est considérée comme sûre pour le consommateur au regard de l’induction de l’allergie de contact. Cependant, aucune information n’est disponible pour l’élicitation”.

Décodage du langage administratif.
Si 100 ppm (0,01 %) ne sont pas sûrs pour le consommateur, cela signifie qu’il faudrait abaisser le pourcentage maximal autorisé.
Mais puisqu’aucune concentration sûre n’a pu être démontrée pour les cosmétiques sans rinçage, cela conduit purement et simplement à ne plus autoriser l’utilisation de la MIT dans ce type de produits.
Enfin, en ce qui concerne les cosmétiques à rincer, le CSSC préconise de diminuer drastiquement la concentration maximale autorisée, la faisant passer de l’actuel 0,01 % à 0,0015 %.

Les Règlements 1003/2014, 2016/1198 et 2017/1224

Fin septembre 2014, le couperet tombe pour le mélange MIT/MCIT. Suivant l’avis des experts, la Commission européenne publie un Règlement (n°1023/2004) qui limite sa concentration à 0,0015 %, et uniquement dans les produits à rincer.

Restait le cas de la MIT utilisée seule.
D’ores et déjà, les représentants de l’industrie avaient pris les devants : Cosmetics Europe, l’association professionnelle européenne des industries cosmétiques, avait ainsi publié le 13 décembre 2013 une recommandation à toute l’industrie préconisant d’“arrêter d’utiliser le conservateur Methylisothiazolinone (MIT) dans les produits cosmétiques sans rinçage, y compris les lingettes”.
Mais il aura tout de même fallu trois ans à la Commission pour suivre également les avis du CSSC et c’est en juillet 2016 que le Règlement 2016/1198 vient l’interdire dans les produits sans rinçage… à compter du 12 février 2017.

Et l’affaire ne s’est pas terminéelà.
Car l’industrie cherchait tout de même à sauver toutes les applications qui pouvaient l’être encore de ce conservateur dans les cosmétiques.
Cosmetics Europe, considérant que la concentration maximale autorisée de 15 ppm dans les produits à rincer “n’est pas suffisante pour une conservation efficace dans la majorité des produits actuellement commercialisés”, a ainsi transmis un dossier à la Commission européenne pour demander une nouvelle évaluation de la MIT dans les produits à rincer et dans les produits capillaires sans rinçage.

Le 25 juin 2015, le CSSC a publié son Opinion à ce sujet, avec des conclusions claires.
• Les informations fournies ne montrent pas une utilisation sûre de la MIT en tant que conservateur dans les produits capillaires sans rinçage à une concentration limite allant jusqu’à 100 ppm du point de vue de l’induction de l’allergie de contact.
• Les informations fournies ne montrent pas une utilisation sûre de la MIT en tant que conservateur dans les produits cosmétiques à rincer à une concentration limite allant jusqu’à 100 ppm du point de vue de l’induction de l’allergie de contact. Les résultats de récentes études ne plaident pas en faveur de la sécurité de la MIT dans les produits à rincer, que ce soit à 100 ppm ou à 50 ppm pour l’élicitation ou l’induction. Pour les produits cosmétiques à rincer, la concentration de 15 ppm (0,0015 %) de MIT est considérée comme sûre pour le consommateur du point de vue de l’induction de l’allergie de contact.

Cet avis a été suivi par la Commission européenne, qui a lancé une consultation publique en avril 2016 sur un projet de règlement avec deux objectifs :
1. la restriction de l’utilisation de la MIT à 15 ppm dans les produits cosmétiques à rincer, avec l’obligation d’apposer la mention “Contient de la Methylisothiazolinone” sur l’étiquetage ;
2. l’interdiction de l’utilisation de la MIT dans les produits capillaires sans rinçage.

La consultation terminée, ces dispositions ont été entérinées par le Règlement 2017/1224 du 6 juillet 2017. Elles sont pleinement applicables depuis le 27 avril 2018.

Avec toutes ces restrictions, et le bad-buzz médiatique récurrent, ces deux conservateurs ont été de plus délaissées par les formulateurs. Mais on les trouve encore dans certains produits capillaires à rincer (shampooings et après-shampooings, particulièrement).
Ils se reconnaissent dans les listes d’ingrédients par leurs appellations INCI : Methylisothiazolinone, Methylchloroisothiazolinone.

LW
© 2017- 2020  CosmeticOBS

L'ingrédient du moisAutres articles

89résultats