lundi 16 décembre 2019L'ingrédient du mois

Polyéthylène, la petite bille qui coince

© L'Observatoire des Cosmétiques

C’est un ingrédient cosmétique qui a été longtemps très présent dans nombre de formulations, plébiscité pour sa douceur sur la peau et son coût modique autant que pour ses propriétés exfoliantes et filmogènes. Mais sa plastique intéressante a cédé le pas à son plastique polluant, surtout pour les milieux marins, entraînant avec lui tous les microplastiques. Qui ont de plus en plus mauvaise presse, et commencent à être rattrapés également par la réglementation.

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Le polyéthylène est une résine thermoplastique très répandue partout dans le monde, un des polymères de synthèse les plus simples et les moins chers.
Issu de la pétrochimie, il est doté d’une grande stabilité, qui lui confère résistance aux agents chimiques et aux chocs.

Il existe différents types de polyéthylène (dont les homopolymères LDPE et HDPE) et des copolymères (les plastomères LLDPE, par exemple).
Le HDPE est principalement utilisé pour les produits rigides (flacons de détergents ou de cosmétiques, bouteilles, récipients alimentaires, jerricans, réservoirs de carburant d’automobiles, etc.), quand le LDPE se retrouve dans les produits souples (sacs plastiques, films, sachets, récipients souples, etc.).
Le polyéthylène est également un additif alimentaire (E914).

Le polyéthylène, ingrédient cosmétique

Le polyéthylène est répertorié par la nomenclature internationale des ingrédients cosmétiques sous le numéro CAS 9002-88-4, avec trois fonctions principales : exfoliant, filmogène et agent de contrôle de la viscosité.

Il est intégré aux produits sous forme de microbilles, dont la taille est comprise entre 0,1 et 1 millimètre et qui présentent de nombreux avantages pour les formulateurs : facilement disponibles, économiques, blanches et sans odeur, elles sont totalement inertes et n’interfèrent pas avec les autres ingrédients cosmétiques.

Doux pour la peau

Le polyéthylène trouve ainsi de nombreuses applications, et on l’a longtemps retrouvé dans des milliers de produits de quasiment toutes les catégories de cosmétiques, allant des nettoyants (savons, gels visage et corps, dentifrices…) aux produits de soin de la peau (crèmes visage, contours des yeux, sticks pour les lèvres…) en passant par le maquillage (rouges à lèvres, fonds de teint, mascaras…).

Il était également présent dans très nombreux exfoliants et gommages pour le corps et le visage. Ses microbilles, réputées parfaitement sphériques et dénuées de micro-arêtes potentiellement agressives pour la peau (comme peuvent en présenter les poudres exfoliantes d’origine végétale issues de noyaux ou de coques de fruits) ont longtemps été décrites comme plus douces et plus respectueuses de la peau.

Sûr pour la santé humaine

Son utilisation s’est d’autant plus répandue que le polyéthylène a été évalué sûr d’emploi. Une étude publiée en 2014 par le BfR (Institut fédéral allemand d’évaluation des risques) a conclu à sa totale innocuité pour la santé humaine, même en cas d’absorption par voie cutanée ou d’ingestion non intentionnelle des microbilles de plastique de polyéthylène contenues dans les cosmétiques.

Pourquoi alors le polyéthylène fait-il aujourd’hui partie, comme tous les microplastiques, des ingrédients polémiques ?

Le polyéthylène, un danger pour les milieux aquatiques

Le problème réside en fait dans la grande stabilité du polyéthylène qui induit sa non-biodégradabilité, et dans sa fin de vie quand il est présent dans les formules cosmétiques. Et il a été notamment mis en lumière en 2013 par des ONG néerlandaises.

L’alerte des ONG

Leur constat est le suivant :
• des microbilles de plastique sont utilisées dans la composition de milliers de produits de soin,
• un seul flacon peut contenir des milliers de microbilles de plastique,
• les stations d’épuration ne sont pas équipées pour filtrer les microbilles de plastique des eaux usées ; ainsi, les microbilles pourront être retrouvées dans les eaux traitées en sortie de station d’épuration,
• on trouve des microbilles de plastique dans tout l’environnement marin (du lac de Genève jusqu’au pôle Nord),
• elles ne se décomposent pas,
• elles sont ingérées par de nombreuses espèces marines,
• elles attirent les polluants organiques persistants (POP).
Et de conclure que l’accumulation des microplastiques dans le milieu marin représente un nouveau problème environnemental mondial d’importance, de par l’impact de cette pollution sur la biodiversité marine et ses conséquences associées sur la santé humaine.

La prise de conscience mondiale

Ce constat a été confirmé par un rapport du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) en 2015, qui souligne que “les connaissances s’affirment concernant la présence ubiquitaire de microplastiques dans l’environnement marin mondial et leur potentiel d’impacts secondaires sur la santé au travers de la chaîne alimentaire, jusqu’à celle des hommes qui consomment des aliments marins. Ceci, ajouté aux connaissances croissantes concernant les effets toxiques que ces particules induisent pour les organismes biologiques, y compris les mammifères, suscite des inquiétudes”…
Plusieurs recommandations sont alors formulées par les Nations Unies, à l’intention des producteurs et ses consommateurs, comme des chercheurs et des législateurs, appelant à une suspension volontaire des microplastiques par l’industrie, encouragée par la décision des consommateurs de ne pas acheter de produits contenant des microbilles.

Les microplastiques, une espèce en voie de disparition ?

Même si les produits cosmétiques ne représentent pas la principale source de pollution plastique des milieux aquatiques, le problème se médiatise, et les acteurs cosmétiques commencent à communiquer sur leur engagement de faire disparaître le polyéthylène de leurs formulations.

Le mouvement vers l’abandon

Ainsi, le groupe Unilever (Axe, Dove, Monsavon, Rexona, Signal, Williams…) décide “d’abandonner progressivement l’utilisation de microbilles de plastique dans certains de ses produits cosmétiques pour le corps : les gommages et les soins exfoliants, espérant pouvoir y arriver d’ici à 2015 au niveau mondial”…
L’Oréal annonce “ne plus développer de nouveaux produits contenant des microbilles utilisées comme agent exfoliant et faire également des efforts afin de changer les formules actuelles de ses produits”…
Procter & Gamble (Fluocaril, Gilette, Head & Shoulders, Pantene Pro-V…) affirme que “tous ses produits seraient sans microplastiques en 2017”…
Johnson & Johnson (Listerine, Neutrogena, Roc, Vendome…) déclare “avoir déjà commencé à ne plus utiliser des microbilles à base de polyéthylène dans ses produits de soin, et avoir arrêté de développer des nouveaux produits contenant des microbilles plastiques”…
Et on pourrait citer aussi The Body Shop, Colgate-Palmolive ou Lush, qui ont pris le même type d’engagement.

La recherche pour la substitution

Au-delà des exfoliants d’origine naturelle (coques et noyaux de fruits, silice de bambou, pierre ponce, sable…) dont l’abrasivité et l’agressivité pour la peau peut être parfois trop importante, la cosmétique dispose déjà de solutions pour remplacer les microbilles de plastique par d’autres, moins nocives pour l’environnement et aussi douces pour la peau.
Les microbilles de cires de jojoba ou de carnauba, comme celles de cellulose, sont déjà utilisées assez couramment dans les produits, même si leurs propriétés cosmétiques sont un peu moins performantes et leur coût plus élevé.

Les fournisseurs d’ingrédients cherchent, et pour certains, trouvent d’autres alternatives qui pourraient, à terme, remplacer quasiment à l’identique les dérivés plastiques.
Ainsi, en juin 2007, la compagnie brésilienne Braskem avait déjà annoncé la certification d’un polyéthylène vert, polymérisé à partir d’éthylène issu d’éthanol lui-même obtenu par fermentation de canne à sucre.
Et en 2014, c’était au tour de Lessonia de présenter un nouvel actif exfoliant d’origine végétale, présentant “l’ensemble des avantages du polyéthylène en matière de disponibilité, de stabilité en formulation, de sensorialité et de coût, tout en étant biodégradable et certifié par Ecocert”.

Le chemin vers la disparition du polyéthylène en cosmétique est donc bien engagé… mais ce n’est qu’un début, puisque bientôt tous les autres microplastiques sont également sous les feux des critiques et des menaces.

Les microplastiques, cibles de la réglementation

C’est outre-Atlantique que le problème des microplastiques a connu ses premières conséquences réglementaires.
Le débat ayant gagné les sphères politiques, plusieurs États américains ont initié des textes de lois visant à leur interdiction dans les produits cosmétiques.

Et la tendance a pris une ampleur fédérale avec la signature par le Président Barack Obama, le 28 décembre 2015, du Microbead-Free Waters Act, qui prévoit l’interdiction des microbilles de plastique dans les produits cosmétiques à rincer sur tout le territoire des États-Unis. Une mesure effective depuis juillet 2018.

Le mouvement européen

Un peu à la traîne, l’Europe finit par rejoindre le mouvement mondial vers l’interdiction des microplastiques.
La Commission européenne considère la pollution aux microplastiques marins comme “un domaine de préoccupation prioritaire”. Les Pays-Bas, l’Autriche, le Luxembourg, la Belgique et la Suède publient un appel commun à l’interdiction des microplastiques utilisés dans les produits cosmétiques.
Le 21 octobre 2015, Cosmetics Europe publie une recommandation sur les microparticules de plastique, qui appelle ses membres à ne plus les utiliser dans les produits cosmétiques d’ici 2020.

Le 20 juillet 2016, la France prend l’initiative, par le biais de la loi sur la biodiversité, de prévoir l’interdiction des particules plastiques solides dans “les produits cosmétiques rincés à usage d’exfoliation ou de nettoyage”. La disposition est entrée en application le 1er janvier 2018.

Plusieurs États-membres de l’Union européenne prennent ensuite des mesures identiques, avant que la Commission demande à l’ECHA de préparer des propositions de restrictions pour les plastiques oxo-biodégradables et les particules de microplastique ajoutées intentionnellement aux produits de toutes sortes à l’usage des consommateurs et des professionnels.
Fin janvier 2019, l’ECHA publie une proposition d’interdiction de mise sur le marché des polymères sous forme de microplastique à une concentration égale ou supérieure à 0,01 % dans les produits de consommation, y compris cosmétiques, qu’ils soient à rincer ou sans rinçage, avec une entrée en application étalée sur six ans à partir de 2020.
Une proposition qui inquiète fortement l’industrie cosmétique (pour des raisons de faisabilité technique, de coûts, de disproportion de la mesure au regard des impacts des produits cosmétiques sur l’environnement…), et qui est actuellement en cours d’examen…

LW
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