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21 janvier 2014Produits

La saga du Rouge Noir de Chanel Ajouter à mon portfolio
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La saga du vernis à ongles chez Chanel a démarré en 1974 par le relancement d’une gamme de rouge à lèvres et de vernis à ongles associés. Il s’agissait de la première brique de la démarche globale beauté que Chanel proposa sur le marché sous le nom de gamme "Noire et Or".

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Cette première gamme comportait essentiellement des vernis traditionnels, les nuances étaient principalement des rouges vifs comme il était coutume d’avoir à l’époque. Quelques produits nacrés équilibraient la gamme et en faisaient un complément de celle de rouge à lèvres.

Sous la pression de différents événements, en particulier réglementaire, un changement de formule est envisagé en 1995, et conduit à une nouvelle gamme de produits intitulés "Le Vernis". Dans le cadre de cette reformulation, plusieurs éléments sont retravaillés, comme la suppression du diluant au profit des solvants, la mise au point de nouvelles résines, rendant le produit plus compatible et plus stable, et l’ajout d’additifs comme de la "biocéramique" et des céramides, ce qui en fera un des tous premiers vernis traitant du marché.
Les biocéramiques sont des extraits d’algues corallifères broyés ultra finement, permettant de supplémenter l’ongle en éléments minéraux pour le renforcer. Les céramides sont des produits de différenciation apparaissant dans les structures kératinisées, comme la peau, l’ongle ou les cheveux. Ceux qui seront utilisés dans ce cas sont des céramides d’origine synthétique pour optimiser leur niveau de pureté ainsi que leur efficacité. Pour cet exercice, de nouvelles teintes seront créées, et la gamme actualisée régulièrement.

C’est dans ce contexte que naîtra cette teinte particulière qui sera intitulée "Rouge Noir", et qui a fortement marquée cette catégorie de produits, tant au sein de la marque que sur le marché global. Or, ce produit est né d’une démarche un peu particulière. De nos jours, ce serait un cas de sérendipité. En effet, le hasard et la naïveté auront présidé aux premiers jours de ce produit.

Nous avions à l’époque systématisé des séances de "mixologie" au laboratoire où, dans un exercice un peu débridé, techniciens et maquilleurs travaillaient ensemble et en temps réel sur la mise au point de nouvelles nuances. Cet exercice était réalisé avec l’étroite collaboration d’Heidi Moravetz ou de Dominique Moncourtois, maquilleurs chez Chanel.
Au laboratoire, les contributeurs étaient essentiellement les coloristes, Ginette Malfait et Marie-Rose Imbert en particuliers.

Les sources d'inspiration étaient assez variables. Lors d’une de ces séances, une mixture un peu bizarre a été faite au studio de maquillage en mélangeant de façon "illégitime" des produits qui n’auraient pas dû être mélangés ensemble, mais attendus pour une des collections de mode de l'époque. Au final, un vernis atypique est né et il a été alors question de transformer ce prototype improbable en produit fini ! Ce fut le travail des coloristes en interface étroite avec le studio. Très contente de leur exploit, l’équipe présente le produit au responsable de la recherche de ces années (Jean-Claude Le Joliff), " comme il ne respectait pas les règles de formulation du moment, ma première réaction a été de "rouspéter", pour ne pas dire plus, sur le non-respect des procédures, en incendiant plus ou moins les acteurs", témoigne Jean-Claude Le Joliff. Mais ; ajoute-t-il, " comme le produit était inattendu, et qu'il avait fait comme on dit "un carton" à la collection, assez rapidement, nous avons convenu que nous n’avions pas d’autre choix que de regarder un peu plus avant ce dont il s’agissait. Il devenait alors légitime de faire preuve d’impertinence par rapport aux règles habituelles . Nous avons alors mis en place de nouveaux tests pour le qualifier, et cette teinte a vu le jour" . Dès le lancement du produit, le succès fut immédiat, au point que la nuance à elle seule a cumulé des ventes spectaculaires, nettement supérieures à celles des autres nuances de la gamme.

Cette teinte renouait avec une couleur que Mademoiselle appréciait et utilisait tout particulièrement, comme en témoigne ces lignes tirées d'un article du Vogue US du 15 mai 1926 (p. 92), intitulé " Seeing the mode in colour " et traitant de la couleur dans la mode en général : Le rouge préféré de Chanel : "À côté du noir et du blanc, vient le rouge, la teinte grenat, comme l’intérieur d’une cerise noire, que Chanel emploie beaucoup et qui est souvent appelée "noir-rouge".

Avec quelques autres rares nuances, comme plus tard la teinte Particulière 505, le rouge-noir créera une famille de produits atypique, prélude a ce qui se passa ensuite avec la multiplication de teintes de vernis très inhabituelles, des verts, du jaune, des bleus, voir des choses encore plus improbables, faisant que petit à petit ce produit, le vernis, tous comptes faits assez banal, deviendra un instrument incontournable des "Fashion victime".

Vive la sérendipité et l'impertinence !

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