CosmeticOBS - L'Observatoire des Cosmétiques
27 novembre 2012Comptes-rendus Congrès

Peau et soleil : les liaisons hasardeuses Ajouter à mon portfolio
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©Thinkstock/L'Observatoire des Cosmétiques

Notre peau entretient avec le soleil (et ses rayons UV) des rapports parfois heureux, parfois dangereux, toujours complexes et jamais anodins. Jean-François Doré, chercheur à l’Inserm, a dressé un état des lieux des connaissances scientifiques sur ce sujet, lors de la 5e réunion de la Société Française des Antioxydants, qui s’est tenue le 15 novembre à Paris. Une présentation en terre de contrastes…

Temps de lecture : ~ 15 minutes

Directeur de Recherche Émérite à l’Inserm, au Centre de Recherche en Cancérologie de Lyon, Jean-François Doré a longtemps étudié les effets du soleil sur la peau, de la réponse des mélanocytes humains aux UV jusqu’à des études sur l’utilisation des crèmes protectrices ou sur nos comportements en relation avec l’exposition solaire.
Une fois n’est pas coutume, a-t-il précisé, il a cette fois commencé son propos en énumérant les bienfaits du soleil… ce qui ne l’a pas empêché ensuite de détailler tous ses aspects nettement moins positifs.

Quand le soleil est bon

Le fait est indiscutable : le soleil est indispensable à la vie sur Terre.
Et l’exposition au rayonnement solaire a des effets très bénéfiques sur la santé humaine.

Bon pour le moral

Le soleil agit directement sur notre humeur. Et pas seulement parce qu’on trouve un temps ensoleillé plus agréable qu’une grisaille pluvieuse, mais bien parce que l’exposition  aux rayons UV modifie notre état physiologique, en entraînant une libération d’endorphines.

Les endorphines ont été découvertes dans les années 1970. Leur nom est la contraction d’endogène, qui existe dans le corps, et de morphines. Ces “morphines naturelles” sont en fait des neurotransmetteurs libérés par le cerveau dans les situations de stress psychologiques ou physiques (efforts ou émotions intenses). Elles se fixent aux récepteurs d’opiacés du cerveau et ont un effet analgésique et euphorisant. Moins de douleur, plus de bonheur : les endorphines sont aussi appelées les hormones du bien-être.

Parmi les situations les plus créatrices d’endorphines : courir un marathon, pratiquer l’acte sexuel, s’exposer au soleil… Ou plus précisément aux ultraviolets. Car si les plages peuvent faire figure, selon l’expression de Jean-François Doré, “d’immenses salles de shoot autorisées”, les cabines de bronzage ont exactement le même effet.

Bon pour la vitamine D

La “vitamine D” est en fait une hormone stéroïde dont la première fonction est la régulation du métabolisme phosphocalcique : elle intervient dans l’absorption du calcium et du phosphore par les intestins, ainsi que dans leur réabsorption par les reins.
La carence en vitamine D provoque le rachitisme chez l’enfant et l’ostéomalacie (décalcification osseuse) chez l’adulte.
Mais la vitamine D influence également le fonctionnement de près de 200 gènes, d’où son importance dans certaines pathologies (diabète, cancers…).

L’exposition de la peau au soleil contribue de 80 à 90 % de la vitamine D. L’UVB induit la formation de provitamine D3, qui est ensuite isomérisée en vitamine D3 et transportée dans l’organisme en de multiples processus.

Bon pour lutter contre les mélanomes ?

Cela peut sembler paradoxal, mais il existe des arguments qui permettent aujourd’hui de penser que, même pour des mélanomes (cancers de la peau) provoqués par l’exposition solaire, cette même exposition peut aussi être associée à un meilleur pronostic et à une mortalité plus faible.
Des études ont ainsi montré que la mortalité est moins importante pour les mélanomes diagnostiqués en été (époque où l’on est davantage exposé aux UV) que pour ceux diagnostiqués en hiver. Le rôle possible de la vitamine D est envisagé. Mais les mécanismes impliqués dans ces effets protecteurs ne sont pas encore établis.

Pour Jean-François Doré, cette hypothèse ne peut absolument pas justifier la remise en question des politiques de protection solaire, au nom de la production de la vitamine D, qu’il s’agisse de prolonger les expositions aux rayons solaires ou d’avoir recours aux UV artificiels de cabines de bronzage.

“Un déficit éventuel en vitamine D, et les carences aujourd’hui sont extrêmement rares”, affirme-t-il, “doit être compensé par voie alimentaire, poissons gras en tête”.
Car l’exposition au rayonnement solaire constitue toujours une agression pour l’Homme. Et les dommages qu’elle provoque sont souvent irréversibles.

Quand le soleil est nocif

Le rayonnement solaire est particulièrement agressif pour deux de nos organes : l’œil et la peau.

Pour l’œil, c’est une cause reconnue de deux types d’affection.
• La cataracte : elle est due aux UVB, et même des lunettes de soleil classiques ne protègent pas complètement. Seules celles qui comportent une protection latérale mettent réellement à l’abri.
• La DMLA (dégénérescence maculaire liée à l’âge) : elle serait induite par l’exposition à la lumière bleue. Et Jean-François Doré de mettre en garde contre le développement des LED. La lumière blanche y est créée par un mélange de lumières jaunes et bleues…

Les effets sur la peau

Sur la peau, les UV (solaires et artificiels) ont des effets multiples, échelonnés dans le temps.

• Les effets immédiats positifs
> Sous l’effet des UVB, bronzage et épaississement de l’épiderme constituent une réaction de défense de la peau.
> Les UVB déclenchent aussi la synthèse de la vitamine D.

• Les effets immédiats négatifs
> Les UVB sont également à l’origine d’érythèmes (coups de soleil).
> L’exposition solaire provoque aussi une immunosuppression (baisse des défenses immunitaires).

• Les effets négatifs retardés
> Avec le temps et au fil des expositions, des lésions pigmentaires peuvent apparaître : éphélides, lentigines, nævus…
> Les UVA sont responsables de l’accélération du vieillissement cutané.
> Les ultraviolets favorisent l’apparition de cancers : baso- et spinocellulaires, mélanomes…

Les défenses de la peau

L’Homme a développé des systèmes de réponses spécifiques aux ultraviolets solaires, qui constituent autant de modes de protection contre ses effets nocifs.
• L’épaississement de l’épiderme. C’est certainement la protection la plus efficace. On a ainsi observé que les personnes exposées de façon chronique au soleil (travailleurs en extérieur…), qui se sont “construit” une peau plus épaisse, développent moins de mélanomes que les personnes exposées de façon intermittente (vacanciers prenant le soleil trois semaines par an…).
• Le bronzage. La couche basale de l’épiderme humain contient des mélanocytes, qui produisent des pigments appelés mélanines. Sous l’effet du soleil, on assiste à une activation de la synthèse de ces mélanines et à leur transfert vers les kératinocytes. La coloration de la peau qui en résulte, le bronzage, s’oppose à la pénétration des rayons UV dans l’épiderme.

Mais ces défenses ne suffisent pas toujours, notamment pour faire face aux effets les plus nocifs du soleil.

Le vieillissement cutané

L’élastose solaire, qui se traduit par une peau ayant perdu son élasticité et marquée de profonds sillons, peut mettre des années à se manifester, mais son processus est mis en marche dès la première exposition. Sous l’effet des UVA, le nombre des fibroblastes contenus dans le derme diminue. Peu à peu, leur capacité à fabriquer le collagène chute et les fibres d’élastine qu’ils synthétisent sont modifiées.
L’élastose solaire résulte du dépôt d’élastine altérée dans les couches supérieures du derme. Elle est plus fréquente sur les zones chroniquement exposées (tête et cou), chez les personnes à peau claire, et augmente avec l’âge.
C’est en fait la réponse à la dose cumulée d’UV absorbée.

Immunosuppression et cancers cutanés

L’exposition UV, aigüe à forte dose, ou chronique à faible dose, induit une immunosuppression locale et systémique, suivant des mécanismes complexes initiés par plusieurs photorécepteurs présents à la surface de la peau (ADN, acide trans urocanique, constituants des membranes cellulaires…).

Elle est également reconnue cancérogène pour l’Homme, provoquant des cancers cutanés non mélanomes et des mélanomes, moins fréquents mais bien plus “méchants”.
En France, on recense environ 7 500 cas par an, et 1512 décès.

Les cancers cutanés sont influencés par plusieurs facteurs. Ils sont ainsi plus fréquents dans les populations à peau claire, et les mélanomes sont plus nombreux quand les personnes ont été exposées pendant l’enfance : “À 6 ans, le risque est fixé”, affirme Jean-François Doré, réitérant les conseils de prudence à l’égard des jeunes enfants. “Il faut absolument les protéger, avec des vêtements, des chapeaux, des lunettes de soleil, et de la crème solaire sur tout ce qui dépasse !”.
On observe aussi une répartition anatomique des mélanomes fortement liée aux zones exposées.

Pas de doutes pour l’expert, ce sont bien nos comportements face au soleil qui induisent la recrudescence des cancers de la peau.
Or, ces comportements ont considérablement évolué dans le temps, et pas dans le bon sens.

Désir de bronzage, clé des ravages

Pendant des millénaires, depuis la préhistoire jusque dans les années 30, les hommes se sont protégés du soleil.
Au XIXe siècle encore, on évitait soigneusement l’exposition solaire, et plus particulièrement si l’on était une femme appartenant à une classe sociale élevée. La relation entre soleil et cancer était encore inconnue, la motivation résidait dans le désir de conserver un teint pâle, signe d’aristocratie.

Exposition solaire

Puis, les styles de vie ont changé, les vacances au soleil se sont développées et le bronzage est devenu synonyme de bien-être, de santé et de réussite sociale.
De plus, entre 1925 et 1930, on a découvert le rôle des UV dans la synthèse de la vitamine D. L’exposition solaire n’en est devenue que plus populaire et on a développé parallèlement les premières lampes UV utilisées en médecine préventive. L’exposition aux UV est devenue un objectif de santé publique, on recommandait d’exposer les enfants au soleil…

Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe qu’a été faite la relation entre UV, cancer et vieillissement cutané. Jusqu’à ce qu’en juin 2009, le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer) classe les UV de 100 à 400 nm dans le Groupe 1 des cancérogènes avérés pour l’Homme.

UV artificiels

Cette mode du bronzage et les bienfaits associés à l’exposition aux UV ont eu pour autre conséquence le développement des cabines de bronzage et autres solariums.
Peu utilisés avant 1980, ils se sont largement popularisés dans les années 90. Selon une étude de 2006, 70 % des femmes et 50 % de 18 à 50 ans ont déjà utilisé au moins une fois un solarium en Europe du Nord. Le phénomène s’étend aux enfants et adolescents : 8 % des 13-19 ans en Suède et 12 % aux USA en sont des utilisateurs fréquents.

Résultats, selon une étude du CIRC publiée en 2006 : “On dispose de preuves substantielles pour affirmer qu’il existe une relation causale entre les UV artificiels et les cancers de la peau, particulièrement en cas d’exposition avant l’âge de 30 ans”.
À tel point que le terme d’“épidémie” a été associé à ce phénomène.

“Ce type d’exposition étant récent, l’effet réel des solariums sur l’incidence des mélanomes ne pourra se mesurer que dans les prochaines années”, indique Jean-François Doré. Qui a participé, en 2012, à une “Évaluation de l’impact sanitaire de l’exposition aux ultraviolets délivrés par les appareils de bronzage artificiel sur le mélanome cutané en France”.
Conclusion : entre 566 et 2288 décès peuvent être attendus dans les 30 prochaines années si les expositions des Français aux cabines UV ne changent pas. “Plus fort que le Médiator !”, commente l’expert.
Et de recommander “un renforcement des actions de prévention pour diminuer la pratique des UV à visée esthétique”. La Californie interdit déjà les solariums aux moins de 18 ans.

La protection par les crèmes solaires : une question brûlante !

Mais pour renforcer les défenses de la peau face au soleil, ne dispose-t-on pas de crèmes solaires ?
Jean-François Doré doute de leur réelle efficacité.

Aucune étude n’a montré de réduction du risque de cancers non mélanomes associée à l’utilisation de crèmes solaires, indique-t-il. Aucune n’a montré non plus de façon convaincante la réduction du risque de mélanome. Certaines ont même montré une augmentation du risque !

Prolongation des expositions

Le problème, pour l’expert, ne réside pas dans la réalité des indices de protection ou dans la qualité des produits, mais bien, une fois de plus, dans le comportement des utilisateurs.
“Lorsque l’exposition solaire est motivée par un désir de bronzage ou de rester plus longtemps au soleil”, explique Jean-François Doré, “l’utilisation d’une crème solaire augmente la durée d’exposition de 13 à 39 %. 2 études menées chez de jeunes volontaires ont montré que l’utilisation d’une crème solaire d’indice élevé augmentait le temps passé au soleil d’environ 30 minutes par jour”. Et donc l’exposition aux UV.
Le comportement des utilisateurs de crèmes solaires leur ferait ainsi perdre tout leur intérêt.

Force de la prévention

Le problème n’est pourtant pas insoluble.
En guise de preuve, Jean-François Doré cite l’exemple australien. Depuis 50 ans, rappelle-t-il, l’Australie vit sous le régime des campagnes permanentes de prévention contre les risques liés au soleil. Les crèmes solaires y sont vendues au litre pour être moins chères, tout est fait pour favoriser leur utilisation. Les Australiens, bien informés et mieux éduqués, ne vont pas sur la plage sans avoir appliqué leur crème et savent se protéger.
En Europe, on utilise la crème pour s’exposer davantage…

Pour l’expert, il est ainsi plus que temps de revoir nos modes de pensée. En guise de conclusion, il rappelle que le rayonnement ultraviolet est la principale cause environnementale de cancer cutané et de mélanome, une tumeur qui contribue de façon disproportionnée aux taux de mortalité des jeunes adultes.
Parce que oui, le mélanome est le cancer des jeunes. Et que quelques précautions suffisent pour l’éviter.

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