jeudi 8 janvier 2009L'actualité des cosmétiques

Allergies aux cosmétiques - Compte-rendu des Journées Dermatologiques de Paris

© L?Observatoire des Cosmétiques

Les Journées Dermatologiques de Paris se sont tenues à la mi-décembre. Organisées par la Société française de dermatologie, elles permettent aux professionnels de faire le point sur les dernières connaissances dans leur domaine. Au programme de la dernière session : les allergies aux cosmétiques. Par le Docteur Marie-Pierre Hill-Sylvestre, dermatologue expert de L'Observatoire des Cosmétiques.

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~ 14 minutes

Durant ces journées, trois conférences étaient organisées sur le thème des allergies aux cosmétiques. Réglementation en vigueur, allergènes émergents, prise en charge d'une façon générale ou cas particuliers des produits capillaires ou des crèmes solaires… : une occasion d'approfondir un sujet qui suscite toujours plus de consultations dans les cabinets des dermatologues.

Première partie : Réglementation et prise en charge

La réglementation européenne des cosmétiques impose sur toutes les étiquettes l'affichage de la liste des ingrédients, déclarés sous les noms que leur attribue la nomenclature INCI, par ordre de concentration décroissante.
Le patient allergique et son médecin doivent apprendre à lire en langage INCI, ce qui n'est pas toujours si facile… Quelques exemples de ce langage INCI :

• Les plantes gardent souvent leur nom latin : Myroxilon pereirae désigne le baume du Pérou.
• Les noms des ingrédients d'origine chimique sont souvent difficilement compréhensibles : ainsi, l'Hydroxyisohexyl 3-cyclohexene carboxaldehyde n'est autre que le lyral (un allerg è ne récemment intégré dans la batterie standard européenne de 2009).
• L'eau est déclarée sous le terme d'Aqua (alors qu'elle prend le nom de Water dans la nomenclature CTFA, qui réglemente le marché américain)…

À noter qu'il ne suffit pas d'étudier la liste des ingrédients une seule fois : certains produits cosmétiques peuvent changer de formule (en gardant parfois le même nom et la même présentation) et leur liste d'ingrédients peut évoluer. Par prudence, mieux vaut relire la composition avant d'acheter un produit, même quand on a déjà l'habitude de l'utiliser.

Les allergènes "classiques"

Les parfums et les conservateurs arrivent toujours en tête des allergènes de contact aux cosmétiques.

Les parfums
La réglementation actuelle impose l'étiquetage de 26 substances considérées comme potentiellement à risque d'allergies et utilisées comme parfums ou additifs aromatiques, dès qu'elles sont présentes en concentration de 0,001 % dans les produits non rincés et 0,01 % pour les produits rincés.
En nomenclature INCI, un Parfum peut être déclaré sous les termes de Parfum ou Aroma, ce qui comprend tous les substances constituantes du composé odorant, les 26 substances allergènes comme toutes les autres… Mais si un fabricant utilise une huile essentielle qui contient naturellement une des substances listées, il doit mentionner les deux sur la liste des ingrédients (par exemple : huile essentielle de citron et Limonene).
À noter : le Benzyl alcohol fait partie des 26 substances parfumantes soumises à l'obligation d'étiquetage, mais il peut aussi être utilisé comme conservateur et se retrouver dans un produit "sans parfum".

La nouvelle batterie standard européenne (BSE)
Parmi les 26 molécules aromatiques allergènes, seules 8 sont dépistées par les tests allergologiques de la batterie standard européenne, connue sous le nom de Fragrance Mix. Un nouveau test, le Fragrance Mix II (comportant 6 autres substances de cette liste des 26) est intégré dans la batterie standard de 2009.

Les conservateurs

Le Kathon CG® (Methylisothiazolinone + Methylchloroisothiazolinone ) est un allergène très courant. Sa prévalence est en baisse, sauf dans le cas des lingettes pour bébé car ces produits n'étant pas rincés, la substance reste en contact avec la peau.
Le MDGN (Methyldibromo glutaronitrile) était aussi un allergène fort. Il est maintenant totalement interdit dans la composition des cosmétiques et on ne devrait plus le rencontrer, mais il vient cependant de rentrer dans la batterie standard.
Les allergies au formol et aux libérateurs de formol sont en augmentation.
Les parabens ne sont jamais ou presque jamais incriminés dans des phénomènes d'allergies. Pour les allergologues, ce sont des ingrédients sans risque. À noter qu'allergologues et toxicologues ont souvent des appréciations différentes sur ce point.

D'autres conservateurs comme le diméthylglutaronitrile, parfois proposé pour remplacer les parabens, ne sont en revanche pas sans inconvénients. Les huiles essentielles peuvent aussi être utilisées en tant que conservateurs, mais elles aussi peuvent se révéler allergisantes.

Les allergènes émergents

À ces allergènes bien connus que constituent les parfums et les conservateurs, il faut aujourd'hui en ajouter d'autres… L'arrivée en nombre de "produits naturels" s'accompagne en effet de la mise en œuvre plus importante d'ingrédients jusqu'alors moins employés, et donc de l'émergence de nouvelles allergies, comme par exemple aux huiles essentielles, camomille, aloé vera…

On note également l'utilisation de nombreux nouveaux ingrédients dans les produits cosmétiques, ce qui représente autant de nouveaux allergènes potentiels.

L'hydroxydecyl ubiquinone (ou Idébénone) . Cet antioxydant de la famille des quinones, un analogue synthétique du coenzyme Q10, intégré dans la formule d'une crème anti-âge, a déclenché 2 cas d'eczéma de contact aigus qui ont fait l'objet de publications.
Les copolymères (PVP et dérivés). Ils sont largement utilisés dans le maquillage (lèvres, yeux) et très présents dans les crèmes solaires. Ils sont filmogènes, adhésifs, antistatiques et stabilisants. Ce sont de grosses molécules dont le pouvoir sensibilisant a été longtemps sous-estimé. Ils sont à l'origine de cas d'allergies de contact régulièrement décrits depuis quelques années. À noter que sur les 200 copolymères utilisés, 7 seulement sont répertoriés comme allergisants.
Les alkylglucosides . Ils sont issus de la condensation d'un alcool gras avec du glucose ou un polymère du glucose. Utilisés traditionnellement dans l'industrie et aussi en cosmétique comme tensioactifs doux non ioniques, avec un bon pouvoir moussant et une bonne tolérance dans les produits rincés (savons, shampoings, colorations capillaires), ils apparaissent aujourd'hui de plus en plus dans les produits non rincés (laits, lotions, écrans solaires) et on observe de ce fait de plus en plus de réactions allergiques. On note aussi des réactions croisées entre les divers alkylglucosides : Cetearyl-, Coco-, Decyl- et Lauryl glucoside, ce dernier se révélant le plus allergisant.
Le DMAPA (Diméthylaminopropylamine) . Il sert à fabriquer des tensioactifs alkylamidobétaïnes et peut persister comme une impureté dans certains lots : il accompagne donc les Coco-betaine, Cocamide MEA, Cocamidopropyl betaine, Oleamidopropyl dimethylamine. N'étant pas considéré comme un ingrédient à part entière, le DMAPA n'a pas d'existence INCI et peut donc ne pas être mentionné sur les emballages. Les personnes qui y sont allergiques n'ont d'autre choix que de s'interdire l'ensemble des alkylamidobétaines.
Les dérivés des protéines . Sésame, blé, avoine, protéines de blé hydrolysées… sont bien connus pour leurs accidents immédiats. On a décrit récemment pour ces allergènes de nouveaux cas de type d'eczéma de contact. Ce sont donc des ingrédients à surveiller, notamment chez les personnes atopiques.

La prise en charge des patients allergiques

Comment informer et conseiller en cas d'allergie de contact aux cosmétiques ? Les dermatologues peuvent avoir accès :

• à la nomenclature INCI
• à des listes d'évictions pour les allergènes les mieux connus (la liste des produits contenant ces allergènes et donc à éviter)
• à des batteries standard spécifiques en fonction des professions (coiffeur, dentiste…)
• à une liste positive de produits cosmétiques utilisables

Il est demandé aux patients de toujours signaler les allergies de contact au dermatologue qui pourra transmettre l'information d'une part au réseau de Cosmétovigilance, et d'autre part au fabricant qui pourra en tenir compte dans sa prochaine formulation du produit cosmétique en cause.

Deuxième partie : Les allergies aux shampooings et produits capillaires

Les principaux produits capillaires à l'origine de sensibilisation de contact sont bien connus. On peut les classer par ordre de fréquence :

 1. Les couleurs et produits de décoloration
 2. Les shampoings et conditionneurs
 3. Les gels, mousses et restructurants

La coloration

Occasionnelle ou régulière, temporaire ou permanente, elle concerne près de 50 % des femmes dans le monde. Les allergies de contact aux couleurs capillaires sont de plus en plus nombreuses, probablement dues à cette utilisation croissante. 5,3 % de la population se colorant les cheveux est affectée par une réaction eczémateuse ou œdémateuse à une coloration capillaire. Chez les professionnels de la coiffure, les réactions allergiques à la teinture tendent cependant à diminuer ces dernières années.

ATTENTION ! Une nouvelle forme d'allergie est de plus en plus décrite : il s'agit d'une réaction aigüe se traduisant par un œdème immédiat qui ressemble à un œdème de Quincke. C'est en fait une manifestation d'allergie survenant très rapidement mais qui appartient au même type que l'allergie retardée. Ce phénomène est assez nouveau car jusqu'à présent, les manifestations étaient systématiquement retardées, prenant la forme d'eczémas et de démangeaisons du cuir chevelu, de la région rétro-auriculaire, s'étendant parfois au visage, au cou et aux épaules.

Les allergènes des teintures capillaires

Sont répertoriés classiquement :

• La Para-phénylènediamine (PPD) et ses dérivés. À noter que la PPD est utilisée dans les "tatouages au henné" pour les rendre plus foncés, ce qui peut déclencher des allergies impressionnantes sur le graphisme du "tatouage". Il faut signaler aussi que certains produits proposés par des marques "naturelles" peuvent contenir de la PPD…
• La Toluène-2,5-diamine (PTD)
• Les aminophénols
• Le résorcinol

Cependant, d'autres colorants (comme les colorants azoïques…) peuvent aussi être l'origine de sensibilisation, y compris par le biais des vêtements puisqu'ils sont également utilisés pour les teintures des textiles.
Des agents de viscosité, des antioxydants ou des tensioactifs ont également été répertoriés comme étant responsables d'allergies. En revanche, les produits de décoloration (persulfate d'ammonium) et de permanente (glycérylmonothioglycolate) sont rarement concernés par des phénomènes d'intolérances.

Les allergies aux shampooings

Devant un eczéma non seulement du cuir chevelu mais aussi du visage, en particulier du front et des tempes, on doit toujours suspecter une allergie au shampooing.
Parmi les allergènes majeurs qu'ils peuvent contenir, on trouve bien sûr les parfums, mais on observe de plus en plus souvent également des réactions aux détergents et aux tensioactifs.
Parmi ces derniers, les tensioactifs amphotères sont les premiers concernés (la Cocamidopropyl bétaïne et son allergène le diaminopropylamine ou 3-diméthylaminopropylamine (DMPA) est ainsi connu depuis plus de 20 ans), mais les tensioactifs non ioniques (glucosides), qui remplacent souvent la Cocamidopropyl bétaïne, peuvent également être en cause.

Les tests pour les produits capillaires

La batterie standard comporte les PPD, Fragrance 1 et 2, baume du Pérou, formaldéhyde, isothiazolinone, méthylglutaronitrile… La batterie "spéciale coiffure" inclut en outre les PTD et aminophénols…
Mais il est prudent de systématiquement tester les produits personnels : de plus en plus souvent en effet, les sensibilisations peuvent être dues à des allergènes qui ne sont pas présents dans ces batteries. Le produit personnel doit être appliqué après vérification du pH. La lecture se fait classiquement à 48 et à 96 heures mais une lecture tardive est recommandée pour ne pas laisser passer une réaction retardée.

Troisième partie : Les allergies aux crèmes solaires

La crème solaire n'est pas un produit cosmétique comme les autres. Aux USA, elle est même considérée comme un médicament.

Les crèmes solaires sont de plus en plus utilisées du fait des campagnes de protection solaire visant à la prévention du vieillissement cutané et des cancers photo-induits. Parallèlement, la fréquence des réactions allergiques à leur contact est sans doute sous-estimée.

Les actifs de la protection solaire

La protection anti-UV peut être obtenue par différents types de substances :

Un écran organique très peu allergisant comme le Tinosorb M, qui forme un maillage de grosses molécules à la surface de la peau, avec un large spectre d'absorption (280 à 400 nm). Le nom INCI du Tinosorb M : Methylene bis-benzotriazolyl tetramethylbutylphenol.
Un écran minéral non allergisant comme le dioxyde de titane (TiO2) ou l'oxyde de zinc (ZnO). À noter que la micronisation des écrans minéraux les rend moins visibles, moins blancs sur la peau. La nanomérisation les rend encore plus discrets mais comporte beaucoup d'inconnues, notamment sur le comportement de ces molécules extrêmement petites et leur potentiel effet toxique sur l'organisme.
Un filtre chimique . Les filtres anti-UV chimiques sont par définition photoréactifs (ils se transforment sous l'effet de la lumière). Ils peuvent être allergisants et photosensibilisants. Certains peuvent être utilisés pour stabiliser les autres.

Les photoallergies sont difficilement identifiables. Lors des tests, il faut exposer la crème apportée par le patient aux UVA (en cabine), sous peine de "faux-négatif".
L'allergie est en général directe mais peut se produire par procuration (par contact avec la personne qui a mis la crème). Certaines se traduisent uniquement sous forme d'œdème aigu et intense.
L'excipient des crèmes solaires, comme dans tout produit cosmétique, peut aussi être à l'origine d'eczéma de contact. Il peut s'agir des parfums, des conservateurs, des tensioactifs, ou d'agents plus spécifiques comme les filmogènes qui augmentent la résistance à l'eau, tel le PVP eicosène copolymer pour lequel quelques cas d'allergie ont été rapportés.

L'évolution des allergies aux filtres solaires

Les allergies aux filtres solaires ont évolué par périodes "épidémiques" depuis les débuts de leur commercialisation. Par ordre d'émergence :

Le PABA. Utilisé depuis 1947, il agit principalement en protecteur anti-UVB. Il est responsable d'allergies, et notamment d'allergie croisée avec les colorants vestimentaires ou la PPD. À noter que le PABA sera totalement interdit d'utilisation cosmétique à partir du 8 octobre 2009, par décision d'une directive européenne en date du 18 décembre.
La benzophénone-3 (Oxybenzone). Utilisée depuis les années 70, la benzophénone-3 agit aussi bien sur les UVB que les UVA courts. Elle est fréquemment employée pour la protection UV des textiles, peintures, caoutchoucs. Elle est à l'origine de réactions allergiques immédiates et retardées, ainsi que d'allergie croisée avec le kétoprofène.
L'isopropyldibenzoylméthane . Connu depuis 1985. Il est très allergisant et photosensibilisant.
L'octocrylène (OC). Connu depuis 2003 et apparenté à la famille des cinnamates, de plus en plus utilisé depuis 10 ans, il était jusqu'alors considéré comme bien toléré. Mais depuis l'année dernière, une série de cas de photoallergies a été rapportée à son sujet. Est-ce une nouvelle épidémie ? Fait curieux et non encore élucidé, une photoallergie à l'octocrylène est retrouvée avec une très grande fréquence chez les patients ayant présenté une photoallergie au kétoprofène (KP). Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer cette double allergie. Mais quoi qu'il en soit, il est indispensable de déconseiller l'utilisation de crèmes solaires contenant de l'OC pour la photoprotection des personnes ayant un antécédent de photoallergie au KP.

À noter que les filtres solaires sont aussi utilisés dans d'autres produits cosmétiques que les crèmes solaires, comme les produits anti-vieillissement, les rouges à lèvres, les protecteurs pour cheveux, et même les textiles, ce qui peut constituer une autre source de dermites de contact. Interrogatoire "policier" et tests avec les produits utilisés par le patient restent les clés du diagnostic du dermatologue.

Dr Marie-Pierre Hill-Sylvestre

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